Assia Djebar

Biographie de Assia Djebar

Cherchell, 1956. Une jeune étudiante algérienne, qui fut la première de son pays à entrer à l’École normale supérieure de Sèvres, déchire ses copies d’histoire pour protester contre la répression en Algérie. On la menace d’exclusion. Elle ne renonce pas. À la place, elle se réfugie dans un manuscrit : La Soif, son premier roman, signé d’un nom qu’elle vient d’inventer pour ne pas scandaliser sa famille. « Assia » signifie consolation, « Djebar » intransigeance. Elle avait vingt ans, et elle savait que la plume serait son arme.

En bref

Nom d’état civil Fatima-Zohra Imalayen (les sources varient aussi entre Imalhayène et Imalayen)
Pseudonyme Assia Djebar
Naissance 30 juin 1936, Cherchell, Algérie française (certaines sources indiquent le 4 août)
Décès 6 février 2015, Paris, France (d’Alzheimer)
Nationalité Algérienne, naturalisée française en 1967
Domaines Roman, nouveau, poésie, essai, cinéma
Langue d’écriture Français
Œuvres emblématiques L’Amour, la Fantasia, Vaste est la prison, Les Enfants du nouveau monde
Distinctions majeures Neustadt Prize (1996), Prix Marguerite-Yourcenar (1997), Prix de la Paix des Éditeurs allemands (2000), élue à l’Académie française (2005)

Dates clés

Année Événement
1936 Naissance à Cherchell, dans une famille d’origine chenouie (berbère)
1953 Obtention du baccalauréat, premier de sa région, encouragée par son père instituteur
1955 Première Algérienne admise à l’École normale supérieure de Sèvres
1957 Publication de La Soif sous le pseudonyme d’Assia Djebar
1958 Mariage avec Ahmed Ould-Rouis (écrivain de théâtre, pseudonyme Walid Garn) ; études d’histoire à la Sorbonne
1962 Retour en Algérie indépendante, nomination comme professeure à l’université d’Alger
1978 Sortie de son premier film, La Nouba des femmes du Mont Chenoua, primé à Venise
1985 Publication de L’Amour, la Fantasia, premier volume de sa tétralogie algérienne
1996 Lauréate du Neustadt International Prize for Literature
2005 Élue à l’Académie française, première femme du Maghreb à y siéger
2015 Décès à Paris, inhumation à Cherchell le 13 février

Des origines dissidentes à l’École normale

Fatima-Zohra Imalayen grandit à Cherchell, ancien port romain au nord d’Alger, dans une famille modeste mais cultivée. Son père, Tahar Imalhayène, instituteur — métier alors rare pour un Algérien musulman — originaire de Gouraya. Sa mère, Bahia Sahraoui, porte la tradition chenouie. Dès l’enfance, elle mesure le poids du genre : elle est l’une des deux seules filles du lycée coranique de Blida où ses parents l’envoient. Son père n’entend pas que sa fille reste au village et l’encourage à suivre le lycée français.

À seize ans, elle obtient le baccalauréat, première de sa région. En 1953, elle gagne Paris pour la khâgne, puis surmonte un double obstacle : être une femme, être algérienne. En 1955, elle est admise à l’École normale supérieure de Sèvres, première Algérienne de l’institution. Elle étudie l’histoire sous la direction de Louis Massignon et Jacques Berque, qui lui apprennent à lire les archives comme des cicatrices.

En 1956, la guerre d’Algérie se déchire. Elle rejoint le mouvement de grève des étudiants musulmans et refuse ses examens. L’École la menace d’exclusion. Ni entièrement acceptée par le système colonial, ni pleinement reconnue par une résistance méfiante, elle trouve son refuge dans la plume. Elle écrit La Soif et crée sur-le-champ le pseudonyme Assia Djebar.

La guerre, l’écriture, le cinéma — forger un langage

La Soif paraît en 1957 chez Julliard. Un an plus tard, Les Impatients suit la même veine, un roman d’apprentissage — le récit d’une adolescente qui se construit, entre illusions et désillusions. En 1958, elle se marie avec Ahmed Ould-Rouis, homme de théâtre et écrivain, connu sous le pseudonyme Walid Garn. Le couple aura une fille.

En 1962, l’Algérie indépendante naît. Elle y retourne avec conviction et devient professeure d’histoire moderne et contemporaine à l’université d’Alger — la seule femme dans ce département. Dans cette période de transition, la question de la langue cristallise les tensions : faut-il enseigner en arabe ou maintenir le français ? Assia Djebar, bilingue et bicultural, porte une tension qui deviendra le fil conducteur de toute son œuvre.

De 1966 à 1975, elle alterne Paris et Alger. En 1980, elle retourne définitivement à Paris, séparée de son deuxième époux, Malek Alloula, historien et cinéaste. Elle fait alors un choix radical : délaisser romans et essais pour le cinéma. Pendant une décennie, elle réalise deux films qui marquent le septième art algérien.

La Nouba des femmes du Mont Chenoua (1978) revient sur les femmes de la guerre d’indépendance. Produit par la télévision algérienne, il mêle témoignages et musique de Béla Bartók, et obtient le Prix FIPRESCI à Venise en 1979. La Zerda ou les Chants de l’oubli (1982), documentaire sur les voix des femmes, remporte le meilleur film historique à Berlin en 1983. Mais ces films suscitent aussi des réactions hostiles dans les milieux algériens : une femme cinéaste, c’est trop. Assia Djebar retourne à l’écriture.

Le quatuor algérien et la reconnaissance internationale

En 1985, paraît L’Amour, la Fantasia. C’est le premier volume d’un projet ambitieux : une tétralogie qui réexamine l’histoire d’Algérie, de la conquête française du XIXe siècle jusqu’à l’indépendance, à travers les voix des femmes. Le livre fusionne autobiographie — la narratrice se souvient de son enfance — et archive historique, mêlant récit fictif et documents authentiques. Femmes d’Alger dans leur appartement (1980) précède ce cycle : un recueil de nouvelles qui dénonce les inégalités entre hommes et femmes dans l’Algérie postcoloniale.

Ombre sultane (1987) fait entrer la fiction historique, avec une jeune esclave ottomane qui traverse l’Algérie et la Tunisie du XVIe siècle. Vaste est la prison (1994-1995) — le titre emprunté à une complainte berbère — revisite la maternité, l’identité linguistique et la violence coloniale à travers une narratrice nommée Isma. La quatrième partie du quatuor, Les Larmes d’Augustin, restera inachevée du vivant de l’autrice ; elle sera publiée en 2021 sous le titre Assia Djebar : le manuscrit inachevé.

Ces œuvres lui valent une reconnaissance internationale croissante. En 1996, elle reçoit le Neustadt International Prize for Literature, souvent surnommé le « Nobel américain » — le premier auteur algérien à obtenir cette distinction. Le romancier algérien Mohammed Dib, dans son texte d’éloge, lui dédia ces mots : « Assia Djebar, par une opération audacieuse, nous a guéris de notre aveuglement et nous a rendu la vue. » En 1997, elle obtient le Prix Marguerite-Yourcenar. En 2000, le Prix de la Paix des Éditeurs allemands, décerné à Francfort, célèbre son combat pour le droit à la parole des femmes et la mémoire des vaincus.

En 2005, elle franchit une dernière étape symbolique : élue à l’Académie française au fauteuil de Georges Vedel, elle devient la première femme du Maghreb à siéger parmi les « immortels » — et la cinquième femme de l’histoire de l’institution. Son discours d’entrée, à la fois pudique et vigoureux, fut un hommage discret aux femmes qui avaient survécu sans qu’on les nomme.

Dernières années — écrire contre l’oubli

À partir des années 1990, la montée de l’intégrisme en Algérie force Djebar à s’engager. En 1992, face à l’éradication des intellectuels francophones par le terrorisme, elle quitte définitivement l’Algérie. Elle y revient chaque mois, témoin des « années sanglantes », mais ne peut plus y vivre. Le Blanc de l’Algérie (1995) est un témoignage lucide sur ces années noires, sur les amis écrasés et sur ce silence qui menace d’effacer toute une génération.

La Disparition de la langue française (2003) sonne comme un adieu : le roman explore la fracture linguistique entre français et arabe, et la nostalgie d’une double culture menacée. L’auteure, professeur à New York University depuis 2001, continue d’écrire et de défendre le droit des femmes à la parole.

Le 6 février 2015, Assia Djebar meurt à Paris, à 78 ans, d’Alzheimer. Son corps est rapatrié en Algérie et, le 13 février, inhumée dans sa ville natale de Cherchell. Une centaine de personnalités des arts et des lettres défilèrent devant sa dépouille au Palais de la culture Moufdi Zakaria.

Œuvres majeures

Œuvre Année Pourquoi c’est essentiel
La Soif 1957 Premier roman, acte de naissance littéraire et politique d’une autrice qui invente son pseudonyme pour ne pas scandaliser sa famille
Les Enfants du nouveau monde 1962 Portrait de l’Algérie de l’indépendance à travers les yeux d’une femme, entre espoir et désillusion
L’Amour, la Fantasia 1985 Premier volume du quatuor algérien ; fusion d’autobiographie et d’histoire, reconnaissance internationale
Ombre sultane 1987 Roman historique qui donne voix à une esclave ottomane traversant l’Algérie du XVIe siècle
Vaste est la prison 1994 Réflexion sur la langue, l’identité et la violence coloniale ; titre tiré d’une complainte berbère
Le Blanc de l’Algérie 1995 Témoignage littéraire sur les « années sanglantes » et les intellectuels assassinés en Algérie
La Disparition de la langue française 2003 Adieu au français, langue de l’écriture, et exploration de la fracture linguistique algérienne
La Nouba des femmes du Mont Chenoua (film) 1978 Premier long-métrage, primé à Venise ; portrait des femmes de la guerre d’indépendance

Héritage et influence

Assia Djebar a transformé la littérature francophone en lui ouvrant des voix jusque-là muettes : celles des femmes algériennes, de ses aïeules, de ses résistantes. Son style unique, qui tisse archives historiques et mémoire intime, a influencé toute une génération d’écrivain·es du Maghreb et du monde postcolonial — Leïla Slimani, Boualem Sansal, Kamila Saidi en sont quelques héritières. Son cinéma précurseur a ouvert la voie à des réalisatrices maghrébines comme Dorra Ben Zoubiria et Aïcha Béchara.

Son élection à l’Académie française reste un symbole : une femme musulmane d’Algérie, issue d’un pays colonisé, siégeant parmi les « immortels » de la langue de Molière. Elle portait cette contradiction avec élégance et lucidité, refusant le piège du choix binaire entre « arabe » et « français ». « Je n’écris pas dans la langue de l’ennemi, écrivait-elle, je l’ai reprise pour que personne ne m’efface. »

Son œuvre, traduite en vingt-trois langues, continue de se lire, de se traduire et de se discuter dans les universités du monde entier. Une quarantaine d’ouvrages critiques lui sont déjà consacrés. Le 6 février 2016, un an après sa mort, l’Union des écrivaines et écrivains québécois a instauré la « Journée Assia Djebar » pour perpétuer son engagement. Et si son manuscrit inachevé, Les Larmes d’Augustin, a vu le jour posthument en 2021, c’est que sa plume n’a jamais cessé d’écrire, même quand la maladie avait éteint l’autrice.

Bibliographie complète

Les pages ci-dessous détaillent chaque œuvre d’Assia Djebar avec ses éditions et traductions.

Sources et références

  1. « Assia DJEBAR Élue en 2005 au fauteuil 5 », Académie française, https://www.academie-francaise.fr/les-immortels/assia-djebar, consulté le 18 octobre 2025.
  2. « Djebar, Assia (1936–) », Gale Encyclopedia of Biography, Encyclopedia.com, https://www.encyclopedia.com/international/encyclopedias-almanacs-transcripts-and-maps/djebar-assia-1936, consulté le 18 octobre 2025.
  3. « Assia Djebar », Britannica, https://www.britannica.com/biography/Assia-Djebar, consulté le 18 octobre 2025.
  4. « Assia Djebar », Wikipédia (version française), https://fr.wikipedia.org/wiki/Assia_Djebar, consulté le 18 octobre 2025.
  5. « Assia Djebar », Wikipedia (English version), https://en.wikipedia.org/wiki/Assia_Djebar, consulté le 18 octobre 2025.
  6. « 1996 Neustadt Prize Laureate – Assia Djebar », World Literature Today / Neustadt Prize, https://neustadtprize.org/1996-neustadt-prize-laureate-assia-djebar, consulté le 18 octobre 2025.
  7. Michel Amarger, « Décès de Assia Djebar », Africiné, https://www.africine.org/critique/deces-de-assia-djebar/12755, publié le 12 février 2015, consulté le 18 octobre 2025.
  8. Mohammed Dib, « Assia Djebar, or Eve in her Garden », Tribute to Assia Djebar (1936–2015), Neustadt Prize / World Literature Today, https://neustadtprize.org/tribute-assia-djebar-1936-2015, 9 février 2015, consulté le 18 octobre 2025.
  9. « 1997: Assia Djebar », African Literature Association / Fonlon Nichols Award, https://africanlit.org/the-fonlon-nichols-award/1997-assia-djebar/, consulté le 18 octobre 2025.
  10. « Assia Djebar (1936-2015) », ENS Paris — Portraits de normaliens, https://www.ens.psl.eu/portraits-de-normaliens/assia-djebar-1936-2015, consulté le 18 octobre 2025.