Côte d'Ivoire

De Climbié à Nincemon Fallé : un siècle de littérature ivoirienne

Le père des lettres ivoiriennes s’appelait Bernard Dadié : né en 1916 à Assinie, il a publié le premier roman du pays et inspiré des générations entières 1. À côté de lui, le géant Ahmadou Kourouma a inventé une langue française nouvelle qui enthousiasma la critique mondiale. Aujourd’hui, un jeune graphiste de 22 ans sorti d’un concours RFI porte à son tour la littérature du pays sur la scène internationale 2.

Rares sont les littératures africaines qui peuvent se vanter d’une histoire aussi linéaire, menant des précurseurs de la période coloniale à une scène contemporaine dynamique et exportée. Ce dossier suit le fil : comment la Côte d’Ivoire est-elle passée d’un premier roman en 1956 à des auteurs primés dans le monde entier, soixante-dix ans plus tard ?

1956 : Dadié ouvre la page

Bernard Binlin Dadié appartient à cette première génération formée dans les écoles de la colonie. Ancien élève de l’école normale William-Ponty à Dakar, il fréquente dès les années 1940 Léopold Sédar Senghor et Aimé Césaire, avec qui il fonde la revue Présence africaine 3. Il se rattache à un courant appelé la négritude : une pensée née dans les années 1930 qui revendique la valeur des cultures noires au moment où l’empire colonial prétendait les effacer.

Son premier roman, Climbié, paraît en 1956 et reste considéré comme le premier roman de Côte d’Ivoire 4. Le récit, largement autobiographique, suit un jeune homme de l’école primaire jusqu’au début de la vie adulte et décrit, au passage, les réalités de l’ordre colonial qui le mènent à une prise de conscience politique. L’ouvrage fut élu parmi les « 100 meilleurs livres africains du XXᵉ siècle » selon le Centre national de la littérature pour la jeunesse 4.

Le saviez-vous ? Plus de 350 000 exemplaires de Aya de Yopougon, la bande dessinée que la romancière ivoirienne Marguerite Abouet signa avec le dessinateur Clément Oubrerie, s’étaient déjà vendus dans le monde à la sortie du deuxième tome 5.

Dadié n’est pas qu’un romancier. Poète (Afrique debout, 1950), conteur, dramaturge et homme politique, il a bâti une œuvre fédératrice qui fait de lui « le père de la littérature en Côte d’Ivoire » 31. À sa mort à Abidjan, le 9 mars 2019, il laisse une bibliothèque colossale et un nom — le Grand prix national Bernard Dadié porte désormais son patronage de façon posthume 6.

Kourouma, la langue qui décoiffe

Deuxième pilier de l’histoire littéraire ivoirienne : Ahmadou Kourouma, né en 1927 et mort en 2003 7. Issu d’une famille malinké du nord du pays, actuaire de formation (un métier des assurances), il publie en 1968 son premier roman, Les Soleils des indépendances. Le livre est d’abord refusé en France avant de devenir un classique, salué pour l’originalité d’un français façonné sur la cadence de sa langue maternelle 8.

Cette démarche a un nom : la « malinkisation du français », c’est-à-dire l’adaptation des structures syntaxiques et rythmiques de la langue française à celles du malinké 8. Le résultat sidère : le roman sonne comme un conte dit par un griot, ce gardien de la mémoire et des récits traditionnels ouest-africains. Kourouma en fait un usage politique féroce, dressant le portrait doux-amer des indépendances africaines vécues du côté de ceux qui les subissent.

Sa carrière et sa consécration sont tardives mais éclatantes. Monné, outrages et défis (1990), puis En attendant le vote des bêtes sauvages (1998). En 2000, Allah n’est pas obligé, récit d’un orphelin devenu enfant-soldat au Libéria, lui vaut le prix Renaudot et le Goncourt des lycéens la même année 7. À l’étranger, chacune de ses parutions chez son éditeur Le Seuil se vendait remarquablement et était saluée par les prix 7.

Les femmes prennent la plume, quarante-trois ans après

La littérature ivoirienne a longtemps été une affaire d’hommes. Les femmes y entrent en 1976, soit quarante-trois ans après les premiers textes masculins : cette année-là paraît Les Danseuses d’Impé-eya de Simone Kaya, premier roman féminin du pays 9. Dans les années 1980, une génération entière d’écrivaines s’affirme avec des figures comme la romancière Regina Yaou, primée dès 1977 pour un premier texte 9. La phrase-clef de la poésie féminine est lancée en 1984 par deux recueils fondateurs : Latérite de Véronique Tadjo et Labyrinthe de Tanella Boni 9.

Tanella Boni, philosophe née en 1954 à Abidjan et professeure d’université, incarne la double casquette de l’écrivaine engagée : elle présida l’Association des écrivains de Côte d’Ivoire de 1991 à 1997 10. Son roman Matins de couvre-feu, satire d’un pays déchiré par la crise des années 2000, lui vaut le prix Ahmadou-Kourouma en 2005 10. Véronique Tadjo dessine une trajectoire plus internationale : née à Paris d’un père ivoirien, grandie en Côte d’Ivoire, elle publie poésie et romans. Son En compagnie des hommes, roman écrit face à l’épidémie d’Ebola de 2014, reçoit le Los Angeles Times Book Prize dans sa traduction anglaise en 2022 11. En novembre 2025, son roman Je remercie la nuit remporte le Prix Ivoire pour la littérature africaine d’expression francophone 12.

BD et roman social : la scène d’aujourd’hui

La scène contemporaine est multiple, urbaine et résolument connectée. Côté bande dessinée, Aya de Yopougon — dont le premier tome paraît en 2005 chez Gallimard, dessins de Clément Oubrerie — raconte la jeunesse d’un quartier populaire d’Abidjan en 1978. Marguerite Abouet y dépeint, loin des clichés de guerre ou de famine, une Afrique insouciante et prospère. L’album remporte le prix du premier album au festival international de la BD d’Angoulême en 2006 513.

Dans le roman, la génération « années 2010 » renouvelle les codes avec une matière satirique et sociale. Gauz — de son vrai nom Armand Patrick Gbaka-Brédé, né en 1971 à Abidjan 14 — raconte dans Debout-payé (2014) l’odyssée d’un étudiant ivoirien devenu vigile dans les magasins de Paris, une ville raillée au scalpel. Le livre est élu meilleur premier roman de l’année par le magazine Lire et reçoit le prix des libraires Gibert Joseph 1415. Gauz enchaîne avec Camarade Papa, qui décroche le Grand prix littéraire d’Afrique noire en 2019 15.

Des prix pour irriguer la filière

La vitalité repose aussi sur des institutions récentes. Le Prix Ivoire, créé en 2008 par l’association Akwaba Culture pour récompenser la littérature africaine d’expression francophone, joue un rôle de tremplin : l’édition 2025 enregistrait 88 ouvrages venus de 18 pays 12. Chaque année, le Salon international du livre d’Abidjan (SILA) remet ses prix nationaux — dont le Grand prix Bernard Dadié, décerné à Etty Macaire en 2024 6.

Pour les très jeunes auteurs, le dispositif « Voix d’Afriques », lancé par RFI et les éditions JC Lattès, offre une voie directe vers un premier roman publié en France. Les deux premiers lauréats sont ivoiriens : Yaya Diomandé en 2020, puis Nincemon Fallé en 2024 pour Ces soleils ardents, récit d’étudiants face à l’incertitude 162. « C’est une preuve qu’il est possible aujourd’hui d’être édité et lu dans son pays et hors des frontières », a déclaré le jeune Bondoukouan, encensé par un jury présidé par l’écrivain prix Goncourt Mohamed Mbougar Sarr 2.

Reste un défi de taille : la chaîne du livre locale reste fragile, entre coûts d’impression élevés, diffusion limitée et forte concurrence des éditeurs parisiens. Mais la dynamique est là : d’un premier roman autobiographique en 1956 à des auteurs primés de Los Angeles à Abidjan, la littérature ivoirienne a couvert un siècle en moins de soixante-dix ans. Elle tient sa continuité — et, semble-t-il, une réserve de talents qui ne s’épuise pas.

Sources


  1. Rédaction de Jeune Afrique, « Salon du livre de Genève : Bernard Binlin Dadié, un siècle de négritude », Jeune Afrique, 2017. https://www.jeuneafrique.com/mag/318570/culture/salon-livre-de-geneve-bernard-binlin-dadie-siecle-de-negritude/ ↩︎ ↩︎

  2. Catherine Fruchon-Toussaint, « L’auteur ivoirien Nincemon Fallé, lauréat du prix littéraire Voix d’Afriques 2024 », RFI, 20 février 2024. https://www.rfi.fr/fr/culture/20240220-nincemon-fall%C3%A9-laur%C3%A9at-du-prix-litt%C3%A9raire-voix-d-afriques-2024 ↩︎ ↩︎ ↩︎

  3. Encyclopédie Larousse, notice « Bernard Binlin Dadié », Larousse. https://www.larousse.fr/encyclopedie/litterature/Bernard_Binlin_Dadi%C3%A9/172667 ↩︎ ↩︎

  4. Centre national de la littérature pour la jeunesse / BnF, présentation de Climbié (premier roman ivoirien, « 100 meilleurs livres africains du XXᵉ siècle »). https://cnlj.bnf.fr/sites/default/files/revues_document_joint/PUBLICATION_5190.pdf ↩︎ ↩︎

  5. Catalogue général de la BnF, notice Aya de Yopougon tome 1 (prix du premier album au festival d’Angoulême 2006). https://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb400765373 ↩︎ ↩︎

  6. Rédaction de L’Envoyé / lavenir.ci, « SILA 14 : Etty Macaire lauréat du Grand prix national Bernard B. Dadié de la littérature », L’Envoyé (Côte d’Ivoire), mai 2024. https://www.lavenir.ci/culture/7507-sila-14-prix-litteraires-nationaux-etty-macaire-laureat-du-grand-prix-national-bernard-b-dadie-de-la-litterature ↩︎ ↩︎

  7. « Ahmadou Kourouma », notice biographique et palmarès (prix Renaudot 2000, Goncourt des lycéens), Wikipedia en anglais [source internationale non francophone]. https://en.wikipedia.org/wiki/Ahmadou_Kourouma ↩︎ ↩︎ ↩︎

  8. « The Ivorian Crisis & Ahmadou Kourouma’s Posthumous Political Novel Quand on refuse, on dit non », Cambridge University Press (New Novels in African Literature Today). https://cambridge.org/core/books/new-novels-in-african-literature-today/ ↩︎ ↩︎

  9. Fanny Martín Quatremare, « Repenser le monde : nouvelles perspectives dans l’écriture de femmes ivoiriennes. Avant-propos », Çédille, revue d’études françaises (Universidad de Granada), 2024. https://doi.org/10.25145/j.cedille.2024.26.02 ↩︎ ↩︎ ↩︎

  10. Thierry Perret, « Tanella Boni, éternelle révoltée », Jeune Afrique, 2005. https://www.jeuneafrique.com/130667/archives-thematique/tanella-boni-ternelle-r-volt-e ↩︎ ↩︎

  11. Véronique Tadjo, « Biographie », site officiel de l’autrice (note le Los Angeles Times Book Prize 2022 pour In the Company of Men). https://veroniquetadjo.com/fr/biographie/ ↩︎

  12. Rédaction de L’Envoyé, « Le Prix Ivoire 2025 décerné à l’Ivoirienne Véronique Tadjo pour son roman Je remercie la nuit », L’Envoyé / lavenir.ci, 6 novembre 2025. https://www.lavenir.ci/culture/13039-le-prix-ivoire-2025-decerne-a-livoirienne-veronique-tadjo-pour-son-roman-je-remercie-la-nuit ↩︎ ↩︎

  13. « Marguerite Abouet » (prix Angoulême du premier album 2006, ventes), Wikipedia en anglais [source internationale non francophone]. https://en.wikipedia.org/wiki/Marguerite_Abouet ↩︎

  14. Page auteur « Gauz », Le Nouvel Attila (éditeur ; présentation de Debout-payé, prix Gibert Joseph, meilleur premier roman 2014 selon Lire). https://lenouvelattila.fr/collection-incipit/debout-paye/ ↩︎ ↩︎

  15. « Gauz », fiche auteur et bio, Hachette.fr. https://www.hachette.fr/auteur/gauz/ ↩︎ ↩︎

  16. Cité internationale des arts, « Prix Voix d’Afriques » (liste des lauréats depuis 2020, dont Yaya Diomandé). https://citeinternationaledesarts.fr/en/programme-de-residence/prix-voix-dafriques ↩︎