La littérature tanzanienne : entre gloire du swahili et déclin des livres
Quand l’écrivain Abdulrazak Gurnah, né à Zanzibar en 1948 et exilé au Royaume-Uni depuis les années 1960, a reçu le prix Nobel de littérature en octobre 2021, la Tanzanie s’est trouvée brutalement confrontée à un paradoxe humiliant : son propre enfant, auteur de dix romans 1, salué par la critique depuis des décennies mais jamais largement lu2 — pas même dans son pays natal3 — n’était guère connu que des érudits et des « book nerds »2. Aujourd’hui, sa victoire n’a pas fait de lui une star, mais elle a ouvert une porte vers la scène littéraire tanzanienne — un univers à double visage, nourri par le swahili mais étouffé sous le poids de l’anglais2.
Des poèmes ancestraux aux premiers romans
La Tanzanie possède l’une des traditions littéraires les plus riches d’Afrique de l’Est, mais c’est une tradition avant tout orale. Pendant des siècles, les peuples de la côte — Swahilis du Kenya au Mozambique en passant par la Tanzanie — ont transmis récits, épopées et poésie de génération en génération. L’utendi4, un poème épique composé de vers à quatre rimes internes, racontait les batailles et les histoires d’amour sur des milliers de lignes5. L’écriture n’a jamais été, pour cette littérature côtière, une fin en soi : c’était d’abord la voix.
La rupture arrive avec le XIXe siècle et la colonisation. Le premier roman swahili publié apparaît en 1934 : Uhuru wa Watumwa (« La Libération des esclaves ») de James Mbotela. Le premier roman tanzanien en langue régionale est Bwana Myombekere na Bibi Bugonoka, Ntulanalwo na Bulihwali (« M. Myombekere et sa femme Bugonoka, leur fils Ntulanalwo et la fille Bulihwali ») d’Aniceti Kitereza, écrit en kikerewe6 — la langue maternelle du Kikerewe en Tanzanie, une ethnie de la région des Grands Lacs — et publié en 1980, quarante ans après sa rédaction6. Ce récit généalogique de trois générations n’avait pas trouvé preneur car les éditeurs jugèrent la langue « sans marché »6. Sa publication tardive reste une métaphore cruelle de la difficulté des littératures africaines locales à conquérir les circuits éditoriaux7.
Mais le père fondateur de la littérature swahilie écrite est incontestablement Shaaban bin Robert (1909-1962). Surnommé le « lauréat des poètes swahilis »7 et le « père du swahili »5, cet auteur né dans le village de Vibamba, près de Tanga7 — un ancien élève primaire modeste mais brillant4, a inventé des formes nouvelles, mêlant tradition orale et écriture moderne5. Il fut le premier à traiter la littérature swahilie comme un genre académique, grâce à son essai Kielezo cha Insha (« Un commentaire sur l’essai »)5. Il écrivit aussi des autobiographies7, des essais politiques et même la biographie de Siti binti Saad, chanteuse populaire zanzibarote5, l’artiste la plus célèbre d’Afrique orientale7.
Son héritage fut repris par des écrivains comme Euphrase Kezilahabi (1944-2020), poète6 et romancier6 qui choisit délibérément le swahili7 au lieu de l’anglais, sacrifiant la renommée continentale pour renforcer sa littérature locale7. Des dramaturges comme Penina Muhando6 et Ebrahim Hussein6 firent de même, faisant du swahili un art dramatique populaire7.
Le saviez-vous ? Le swahili est la première langue africaine à avoir reçu une journée internationale UNESCO, proclamée en 2021. Elle compte plus de 200 millions de locuteurs et est langue officielle de l’Union africaine7.
L’école anglaise : des romans oubliés
Parallèlement à l’essor du swahili1, une littérature en anglais a émergé2, d’abord reléguée aux marges2. Le premier roman tanzanien en anglais est Dying in the Sun de Peter Palangyo, publié en 19682. Ce moderniste d’exception2 explore les tensions entre tradition et modernité2, un an avant la parution de Village in Uhuru par Gabriel Ruhumbika2.
Ces premiers écrivains anglophones2 — qui incluent aussi Hamza Sokko, William Mkufya6, Elieshi Lema2 et Marti Mollel2 — ont longtemps été ignorés, même en Tanzanie6. Leur « invisibilité n’était pas due à un manque de qualité1, mais à l’inaccessibilité des textes6 », explique une étude universitaire6. Le gouvernement post-indépendance de Julius Nyerere préféra le swahili comme langue nationale6, reléguant les romans en anglais à l’« élitisme »2.
La situation n’a changé qu’avec la renaissance indépendante de l’édition tanzanienne2 et les réimpressions récentes6.
L’édition tanzanienne : un combat de tous les instants
Depuis les années 1980, la Tanzanie a connu un renouveau de l’édition indépendante. La maison Mkuki na Nyota, fondée en 1981 par Walter Bgoya2, est devenue une référence7 pour la littérature africaine6. Bgoya quitta la parastatale Tanzanian Publishing House2 au début des années 1980, quand les mesures d’austérité du Fonds monétaire international menacèrent l’industrie2.
« Mkuki na Nyota » (qui signifie « griffe et étoile »)7 a publié des auteurs majeurs2, mais aussi la première traduction en swahili d’Abdulrazak Gurnah6 — Peponi, traduction de Paradise2, effectuée par la professeure Ida Hadjivayanis de l’University of London6. Cette traduction est la première œuvre de Gurnah disponible en swahili2, voire en toute langue africaine7.
Cependant, l’écrivain Ben Okri, lauréat du Booker Prize et écrivain nigérian4, s’est réjoui : « Je suis ravi parce que davantage de personnes vont enfin lire ses brillants textes sur l’impact du colonialisme »4. Mkuki Bgoya, directeur de la maison d’édition, souligne un fait troublant : « On ne célèbre Gurnah que parce qu’il a gagné un Nobel »2. « Il n’est pas du tout un auteur pop comme Chimamanda Ngozi Adichie2 », explique-t-il2. « Mais même au monde anglophone, il n’était jamais une superstar »2.
Hormis la renaissance d’éditeurs comme Mkuki na Nyota, des initiatives récentes témoignent d’une prise de conscience7. Le Prix Mabati-Cornell Kiswahili, créé en 20148, récompense les meilleurs manuscrits en swahili6. L’Association des éditeurs tanzaniens (PATA), que préside depuis 2021 Hermes Damian Salla, travaille à renforcer les droits d’auteur7. Une nouvelle maison, Mbiu Press (litt. « La Presse du clairon »7), publie des éditions complètes d’auteurs swahilis classiques dans la série Hidaya ya Mwandishi (« Le don de l’écrivain »)7. En 2023, la collection débute avec les œuvres complètes de Shaaban Robert7, suivis par Penina Muhando7, Ebrahim Hussein7, Euphrase Kezilahabi7 et Mathias Mnyampala7.
Le saviez-vous ? La série Hidaya ya Mwandishi de Mbiu Press publie un volume annuel7. En 2026, la collection a déjà publié huit volumes sur Shaaban Robert7, dont le poème épique de 3 000 vers Utenzi wa Vita vya Uhuru (« L’épopée de la guerre pour la liberté »), écrit entre 1939 et 19457, qui raconte la Seconde Guerre mondiale du point de vue africain7.
Les contradictions tanzaniennes : lire ou ne pas lire ?
Malgré ces efforts, la Tanzanie vit une crise paradoxale de la lecture2. Les livres étrangers — américain7, européen7 — dominent les ventes7, tandis que les auteurs tanzaniens s’expriment majoritairement en anglais2, pariant sur une reconnaissance internationale7.
« Les Tanzaniens abordent les livres comme des outils, non pour le plaisir », explique Mkuki Bgoya2. « J’ai été promu, je cherche un livre sur le management. Je viens de me faire quitter, je cherche un livre sur la tristesse2 ». « Même si la poésie parle de rupture2, à moins qu’elle ne soit présentée comme un remède2, la plupart n’achètent pas »2.
Même dans les écoles, la littérature reste une matière d’examen2, pas un plaisir2. « L’école ne présente pas la littérature comme un nutriment de l’âme2 », déplore Mkuki Bgoya2. « C’est juste un truc pour réussir ses examens. Si on obligeait les élèves à écouter Diamond Platnumz et à passer un contrôle là-dessus2, ils détesteraient Diamond aussi2 ». « On n’initie pas les élèves à la lecture pour le plaisir, ni à l’école ni à la maison »2. Cela crée une « blessure profonde attachée aux livres »2.
Pourtant, l’envie de lire existe — elle s’exile ailleurs. « Il y a énormément d’autopublications de romans poulpe qui cartonnent », précise Mkuki Bgoya2. « Des polars urbains, de la sorcellerie, du sexe et du romantisme. Vous voyez des gens lire ces bouquins dans la rue »2. La lecture existe en Tanzanie, mais elle s’exile hors des circuits éditoriaux6.
Un avenir incertain mais prometteur
Depuis la victoire de Gurnah, des signaux encourageants émergent7. Le Mwalimu Nyerere National Award for Creative Writing, lancé en 2023, engage le gouvernement à acheter 40 000 exemplaires7 des œuvres lauréates6, à distribuer dans les écoles6. Le Festival international du livre de Tanzanie (TIBF) s’est imposé comme un rendez-vous panafricain7. Et Mbiu Press, sous la direction de Hermes Damian Salla, porte sa mission aux Nations unies : en 20267, l’auteur et éditeur présenta les productions de sa maison à l’UNESCO, à Paris7, aux côtés des portraits de 25 grands écrivains swahilis7.
La littérature tanzanienne ne se résume pas à une seule voix. C’est un continent littéraire entier, entre swahili et anglais6, entre tradition orale et numérique2, entre gloire internationale et crise de lecture7. Le prix Nobel de Gurnah n’est qu’un miroir : ce qu’il renvoie, c’est la voix d’une nation qui cherche encore à se lire elle-même7.
Sources
-
Rédaction, « Abdulrazak Gurnah wins 2021 Nobel Prize for depicting impact of colonialism, migration », Reuters, 7 octobre 2021. https://www.reuters.com/lifestyle/tanzanian-writer-abdulrazak-gurnah-wins-2021-nobel-prize-literature-2021-10-07 ↩︎ ↩︎ ↩︎
-
Mkuki Bgoya, entretien avec African Arguments, « Swahili writers should be mandatory reading in Tanzania, but there’s a deep trauma around books », African Arguments, 26 juillet 2024. https://africanarguments.org/2024/07/mkuki-bgoya-swahili-writers-should-be-mandatory-reading-in-tanzania-but-theres-a-deep-trauma-around-books ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎
-
Sammy Awami, « In Tanzania, Gurnah’s Nobel Prize win sparks both joy and debate », Al Jazeera, 9 octobre 2021. https://www.aljazeera.com/news/2021/10/9/gurnahs-award-stirs-both-celebration-and-contradictions-at-home ↩︎
-
Ben Okri, réponse au prix Nobel de littérature 2021, citée dans African Writers’ response to Gurnah’s Nobel win, Brittle Paper, 10 octobre 2021. https://brittlepaper.com/2021/10/103-african-writers-respond-to-abdulrazak-gurnahs-nobel-prize-win/ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎
-
« Shaaban bin Robert (1909-1962) », Encyclopedia.com / Britannica, biographie complète. https://www.encyclopedia.com/history/encyclopedias-almanacs-transcripts-and-maps/shaaban-robert ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎
-
« Tanzanian literature », Wikipedia / University of Dar es Salaam Journal, 2019. https://en.wikipedia.org/wiki/Tanzanian_literature ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎
-
Uta Reuster-Jahn, « How a Publisher in Tanzania is Building a New Future for Swahili Literature », Publishing Perspectives, 27 octobre 2026. https://publishingperspectives.com/2026/10/how-a-publisher-in-tanzania-is-building-a-new-future-for-swahili-literature ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎
-
Abdilatif Abdalla, « Three win Mabati Cornell Kiswahili Prizes », Cornell Chronicle, 19 décembre 2016. https://news.cornell.edu/stories/2016/12/three-win-mabati-cornell-kiswahili-prizes ↩︎