Biographie

Ray Léma : pianiste et passeur de la world music

En 1974, le gouvernement zaïrois confie à Raymond Lema A’nsi Nzinga, alors trente-trois ans, une mission insolite : parcourir l’immense territoire pour recueillir les musiques de plus de deux cents ethnies et rassembler ces artistes épars dans un même ensemble national. Trois décennies plus tard, Ray Léma — comme il se fait appeler — reste l’une des figures les plus singulières de la world music africaine. Formé au piano classique dans un séminaire avant de se retrouver claviériste dans les clubs rock de Kinshasa, puis directeur musical du Ballet national du Zaïre, cet outsider, un véritable métisse musical, a consacré sa vie à croiser les cultures : Bach et rumba congolaise, synthétiseurs et djembé, jazz européen et rythmes d’Afrique centrale. Son album Kinshasa-Washington DC-Paris, paru en 1983, deviendra une référence fondamentale d’un genre encore naissant.

En bref

Nom complet Raymond Lema A’nsi Nzinga, dit Ray Léma
Naissance 30 mars 1946, Cattier (Lufu-Toto), Bas-Congo, Congo belge
Domaine Piano, guitare ; world music, jazz africain, soukous
Œuvres emblématiques Kinshasa-Washington DC-Paris, Medecine, Nangadeef
Distinctions Prix Maracas d’Or (1978), Bourse Fondation Rockefeller (1979)

Dates clés

Année Événement
1946 Naissance à Cattier, au Bas-Congo (actuelle RDC)
1957-1962 Séminaire des Pères Blancs à Kinshasa ; orgue, piano, chant grégorien
1962-1970 Études de chimie ; concerts en club avec Tabu Ley, Abeti Masikadze
1974-1976 Direction musicale du Ballet national ; collecte des musiques traditionnelles
1978 Ya Tupas remporte le Prix Maracas d’Or en France
1979-1982 Bourse Rockefeller aux États-Unis ; enregistrement de Koteja et Kinshasa-Washington DC-Paris
1983 Installation à Paris ; sortie de Kinshasa-Washington DC-Paris (Celluloid)
1985 Enregistrement de Medecine à Londres avec Martin Meissonnier
1989-1990 Signature chez Mango (Island) ; Nangadeef et Gaia
2019 Concert hommage à Franco Luambo Makiadi à Kinshasa — retour au pays en 35 ans

Le chemin d’un métisse musical

Raymond Lema A’nsi Nzinga naît en 1946 dans un village du Bas-Congo, alors Congo belge. À onze ans, il entre au petit séminaire des Pères Blancs près de Kinshasa, où son talent musical est repéré. Il y étudie l’orgue et le piano dans un répertoire classique allant du chant grégorien à Mozart, de Beethoven à Chopin — il se produit d’ailleurs en concert public avec la Sonate Clair de Lune. Il espérait alors une carrière sacerdotale, mais la musique profane appelle désormais. Après avoir quitté le séminaire en 1962, il entre à l’université pour étudier la chimie. Cette passion scientifique cède vite le pas aux boîtes de nuit kinshasaises, où il devient claviériste pour Tabu Ley Rochereau et Abeti Masikadze. Dans un milieu musical dominé par la rumba, ses goûts pour le rock de Jimi Hendrix et Eric Clapton en font un outsider cosmopolite. En 1974, le gouvernement zaïrois lui confie la direction du Ballet national : il parcourt le pays pour recueillir les traditions de plus de deux cents ethnies, et recrute des musiciens qui joueront ensemble. Cette enquête forge sa conviction : la musique africaine est une mosaïque infinie. Son refus de composer un opéra à la gloire du dictateur Mobutu lui coûte tout — sa maison et son orchestre sont confisqués. C’est la Fondation Rockefeller qui le tire d’affaire : une bourse et un billet pour Washington. Il part avec l’espoir d’un stage sans imaginer qu’il ne reverrait son pays que trente-cinq ans plus tard.

Aux États-Unis, il croise Stewart Copeland (The Police) et Tony Allen. Son premier album Koteja (1982), enregistré en Amérique, est publié à Paris sur Celluloid. Kinshasa-Washington DC-Paris (1983) confirme un style déjà singulier : synthés, funk et rythmes Kongo s’y croisent. AllMusic le décrit comme un post-punk african crossover inspiré, tandis que la presse française salue un artiste refusant d’être assigné à un genre. Installé à Paris en 1982, il enregistre Medecine (1985) à Londres — djembé, synthés et funky. Il signe en 1989 chez Mango (Island Records), label qui lance son succès international. Nangadeef accueille Courtney Pine et les Mahotella Queens ; Gaia (1990) consolide sa place. Entre 1992 et 2000, il multiplie les collaborations : l’opéra Un Touareg s’est marié avec une Pygmée avec Werewere Liking, Euro African Suite avec Joachim Kühn, le duo de pianistes Bulgarian Voices avec les chœurs du Pirin Folk Ensemble, et Safi avec le groupe marocain Tyour Gnaoua. Il explore ensuite les formations symphoniques — orchestres de Suède, Brésil, Chine et Cuba l’invitent à jouer ses compositions en version orchestrale.

Œuvres majeures

Œuvre Année Pourquoi c’est essentiel
Kinshasa-Washington DC-Paris 1983 Premier album international ; un manifeste de world music avant la lettre
Medecine 1985 Studio londonien ; djembé, synthés et funky : un laboratoire sonore audacieux
Nangadeef 1989 Premier album Mango ; accueille Courtney Pine et les Mahotella Queens
Safi (avec Tyour Gnaoua) 2000 Rencontre entre les rituels gnawas et le jazz de Léma
Riddles (duo Laurent de Wilde) 2016 Dialogue pianistique entre deux continents

Héritage et influence

Ray Léma incarne, selon Le Monde diplomatique, le concept de world music longtemps avant que les marketeurs ne l’étiquettent. Son œuvre est une leçon de métissage : chaque projet interroge un registre étranger sans jamais trahir la racine congolaise. Des générations de musiciens africains puisent dans son approche le modèle d’un jazz véritablement continental — collectif, ouvert, capable de dialoguer avec les autres disciplines. En 2019, Kinshasa a redécouvert avec émotion qu’un artiste parti en exil pour sauver son art y restait l’un des siens.

Sources et références

  1. « Ray Lema », Wikipédia (version anglaise), https://en.wikipedia.org/wiki/Ray_Lema, consulté le 2 novembre 2026.
  2. « Ray Lema — Biography, Discography », AllMusic, https://www.allmusic.com/artist/ray-lema-mn0000345331, consulté le 2 novembre 2026.
  3. « Artist Profiles: Ray Lema », World Music Central, https://worldmusiccentral.org/artist-profiles-ray-lema/, consulté le 2 novembre 2026.
  4. « Ray Lema, artisan du futur », Le Monde diplomatique, https://www.monde-diplomatique.fr/2002/08/BRIE/9206, consulté le 2 novembre 2026.
  5. « BIOGRAPHY — RAY LEMA », Site officiel Ray Lema, https://raylema.com/biography?lang=en, consulté le 2 novembre 2026.
  6. « Ray Lema », Discogs, https://www.discogs.com/artist/ray-lema, consulté le 2 novembre 2026.
  7. « Ray Lema Discography », Qobuz, https://www.qobuz.com/us-en/interpreter/ray-lema/66228, consulté le 2 novembre 2026.