Biographie
Rod Taylor : la voix douce du roots jamaïcain
En 1975, un jeune chanteur de Trenchtown monte sur la scène du Bohemia Club pour un concours amateur. Il entonne “Sea of Love” des Heptones et remporte la nuit entière — non seulement le trophée, mais l’oreille d’Ossie Hibbert, pianiste à Channel One. Ce soir-là, Rod Taylor quitte les rues de Kingston pour les studios légendaires de la musique jamaïcaine, où Sly and Robbie posent les basses et Dillinger venimeux vient doubler ses pistes.
En bref
| Nom complet | Rodney Taylor, surnommé Rocky T |
| Naissance | 2 mars 1957, Kingston, Jamaïque |
| Domaine | Reggae roots |
| Œuvres emblématiques | “Ethiopian Kings”, “His Imperial Majesty” |
| Distinctions | Aucun prix officiel ; la Rough Guide au reggae le cite comme voix majeure du roots tardif des années 70 |
Dates clés
| Année | Événement |
|---|---|
| 1957 | Naissance à Kingston, dans les ghettos de Trenchtown |
| 1975 | Remporte un concours au Bohemia Club ; enregistre “Bad Man Comes and Goes” avec Sly & Robbie |
| 1976-77 | “Ethiopian Kings” et “In the Right Way” avec la Soul Syndicate, dubs de King Tubby |
| 1978 | “His Imperial Majesty” avec Mikey Dread, tube en Jamaïque |
| 1979 | Sortie du premier album, If Jah Should Come Now (Prince Hammer) |
| 1980 | “Where Is Your Love Mankind” ; enregistre avec Prince Far I et Linval Thompson |
| 1989 | “One in a Million” marque son retour après quelques années de relatif calme |
| 1991 | S’installe en France ; vie internationale entre Londres et Paris |
| 1993 | Album Liberate en Europe ; tournée Londres-Paris-Genève |
| 1999 | Compilation “Ethiopian Kings” chez Patate Records (France) ; album Tell Dem |
| 2007-14 | Albums Shining Bright, Original Roots ; collaboration avec le Positive Roots Band (France) |
Du ghetto au studio : un destin en trois temps
Rodney Taylor grandit dans les ghettos de Trenchtown, puis dans le quartier Jungle avant que les émeutes politiques ne poussent sa famille à fuir Trenchtown à la fin des années 1970. « Ma passion pour la musique remonte à quand j’étais gamin », raconte-t-il en 2001. « On toastait sur les faces B des juke-box et on chantait sur les versions instrumentales. C’est comme ça que je suis devenu chanteur. » Adolescent, il fréquente le cercle de Sugar Minott — lieu qui deviendra plus tard le label Youthman Promotion. Avec Barry Brown et Johnny Lee, il forme brièvement un groupe éphémère, The Aliens.
Le tournant arrive en 1975, quand il participe à un tremplin d’amateurs au Bohemia Club de Half Way Tree. Il chante “Sea of Love” des Heptones et remporte le concours. Ossie Hibbert, présent ce soir-là, lui propose d’enregistrer à Channel One. Taylor y pose sa voix sur “Bad Man Comes and Goes”, enregistré avec les young lions Sly Dunbar et Robbie Shakespeare, tandis que le producteur posait lui-même au clavier. Trois jours plus tard, il revient chanter la mélodie — « Je l’ai chantée en premier pour qu’ils la capturent », racontera-t-il — et c’est au mixage que Dillinger, alors jeune artiste monté, vient doubler Taylor. Le titre fait sensation et lance la carrière de Taylor à Channel One, qui l’envoie chez Bunny Lee pour “Garden of Eden”. Ce même soir au Bohemia Club, Earl Zero le fait entrer chez Bertram Brown (Freedom Sounds). La Soul Syndicate assure les instruments, King Tubby mixe les dubs. “Ethiopian Kings” et “In the Right Way” dominent les charts pendant des semaines. Mikey Dread l’attire ensuite pour “His Imperial Majesty” (1978) : un hymne rastafarien devenu classique, bien que Taylor et Dread aient disputé la paternité de l’écriture. En 1978-1980, Taylor enregistre également avec Prince Far I et le producteur Prince Hammer (qui produit If Jah Should Come Now, 1979). Son album pour Linval Thompson reste inexploité, perdu en studio. L’album Where Is Your Love Mankind (1980, Junjo Lawes) clôture une période féconde.
Les années 1980 voient le reggae basculer vers le digital, éloignant Taylor des devants de la scène. Il réapparaît à la fin du decade avec “One in a Million” (Sonic Sound, 1989). « Mikey Dread et Bertram Brown étaient les seuls à capturer la vraie essence de Rod Taylor », affirme-t-il des décennies plus tard.
En 1991, Rod Taylor s’installe en France. « J’ai passé quatre ans à Londres puis je suis resté en France », expliquait-il. « Je me suis marié avec une Française et on a eu un enfant ensemble, alors je suis resté. J’ai trois places pour vivre : la Jamaïque, l’Angleterre et la France. » Son épouse décède en 2011, laissant trois enfants nés en France. À Marseille, une personne contacte Pierre Guédon, patron du label Patate Records, qui le vérifie « au téléphone car il doutait encore ». Le contact aboutit à la compilation Ethiopian Kings 1975–80 (Patate, 1999), aujourd’hui l’un des plus gros ventes du label français. Taylor s’intègre à la scène européenne : album Liberate (1993) avec tournée internationale, collaboration avec le Positive Roots Band français, albums chez Jah Warrior (UK) et Artikal Krew (Montpellier). La Rough Guide au reggae qualifie Shining Bright (2001, Jah Warrior) de « plus constant que n’importe quel album des années 70 » — la persistance douce et constante d’une voix.
Œuvres majeures
| Œuvre | Année | Pourquoi c’est essentiel |
|---|---|---|
| “Bad Man Comes and Goes” (single) | 1975 | Premier enregistrement avec Sly & Robbie ; porte d’entrée sur la scène jamaïcaine |
| “Ethiopian Kings” (single) | 1976-77 | Tube avec la Soul Syndicate et les dubs de King Tubby ; titre signature, réédité par Patate Records |
| “His Imperial Majesty” (single) | 1978 | Hymne rastafarien avec Mikey Dread ; référence spirituelle du roots |
| If Jah Should Come Now (album) | 1979 | Premier album, produit par Prince Hammer ; signature sweet-vocal de Taylor |
| Shining Bright (album) | 2001 | Jugé plus constant que n’importe quel album des années 70 par la Rough Guide ; preuve d’une carrière cohérente |
Héritage et influence
Rod Taylor reste l’un des plus purs représentants du roots vocal des années 1970, sa voix mielleuse servant de contrepoint aux sonorités brutales du reggae d’après-Tubby. La Rough Guide le cite explicitement comme le « youthman singer » culturellement conscient de la fin des années 70 par excellence. Bien qu’aucune institution officielle n’ait jamais célébré sa carrière, les labels français spécialisés (Patate Records, Belleville) ont largement contribué à maintenir son héritage. Sa collaboration durable avec la scène reggae française — en particulier le Positive Roots Band — illustre comment un chanteur jamaïcain a trouvé, loin de l’île natale, une seconde communauté d’écoute qui perpétue le roots.
Sources et références
- Steve Barrow & Peter Dalton, « The Rough Guide to Reggae », The Rough Guide, 3e éd., Rough Guides, 2004, p. 186-187.
- « Rod Taylor », World of Jamaican Music, https://worldofjamaicanmusic.com/rod-taylor, consulté le 3 novembre 2026.
- « Rod Taylor (singer) », Wikipédia en anglais, https://en.wikipedia.org/wiki/Rod_Taylor_(singer), consulté le 3 novembre 2026.
- « Rod Taylor (reggae) », Wikipédia en français, https://fr.wikipedia.org/wiki/Rod_Taylor_(reggae), consulté le 3 novembre 2026.
- « Rod Taylor — Heldes im Park », Rebelbase, https://www.rebelbase.be/interviews/detail/rod-taylor---helden-in-het-park-082013, consulté le 3 novembre 2026.
- « Interview : Ten Big Tunes with Rod Taylor », United Reggae, https://unitedreggae.com/articles/n1044/072212/interview-ten-big-tunes-with-rod-taylor, 22 juillet 2012 (en maintenance HTTP 503).
- « Rencontre avec Rod Taylor », JAHMUSIK, https://jahmusik.net/oldies/rodtaylor.htm, consulté le 3 novembre 2026.
















