Amos Tutuola : le conteur qui ouvrit la porte du pays des morts
Lagos, 1952. Un manuscrit d’une centaine de pages arrive chez Faber & Faber, expédié par un coursier du ministère nigérian du Travail qui écrit le soir, sur des bouts de papier, pour tuer l’ennui. L’éditeur T.S. Eliot le fait lire et le publie. Le livre s’appelle The Palm-Wine Drinkard — L’Ivrogne dans la brousse. Dans The Observer, le poète Dylan Thomas salue « une histoire grouillante, cruelle et envoûtante » (traduit de l’anglais). Le premier roman nigérian à devenir mondialement célèbre est signé d’un homme qui n’a fréquenté l’école que six ans.
En bref
| Nom complet | Amos Olatubosun Tutuola Odegbami |
| Naissance | 20 juin 1920, Wasinmi (près d’Abeokuta), Nigeria |
| Décès | 8 juin 1997, Ibadan, Nigeria |
| Domaine | Romans et nouvelles inspirés de la tradition orale yoruba, écrits en anglais |
| Œuvres emblématiques | The Palm-Wine Drinkard (1952), My Life in the Bush of Ghosts (1954) |
| Particularité | Premier écrivain nigérian à une renommée internationale ; citoyen honoraire de La Nouvelle-Orléans |
Dates clés
| Année | Événement |
|---|---|
| 1920 | Naissance à Wasinmi, village yoruba près d’Abeokuta |
| 1927 | Placé comme domestique à sept ans, il est scolarisé par son employeur |
| 1939 | Mort de son père ; fin de six années d’école au total |
| 1942–1945 | Forgeron pour la Royal Air Force pendant la Seconde Guerre mondiale |
| 1946 | Coursier au ministère du Travail à Lagos |
| 1952 | The Palm-Wine Drinkard chez Faber & Faber ; consécration internationale |
| 1953 | Traduction française de Raymond Queneau : L’Ivrogne dans la brousse |
| 1954 | My Life in the Bush of Ghosts |
| 1956 | Entrée à la Nigerian Broadcasting Corporation, à Ibadan |
| 1990 | Dernier livre : The Village Witch Doctor and Other Stories |
| 1997 | Mort à Ibadan, à 76 ans |
L’école interrompue, le métier de forgeron
Amos Olatubosun Tutuola Odegbami naît dans une famille yoruba chrétienne de cultivateurs de cacao ; son grand-père, chef egba titré « Odafin », siégeait dans l’administration traditionnelle. À sept ans, ses parents le placent comme domestique chez F. O. Monu, qui l’envoie à l’école de l’Armée du Salut à la place d’un salaire. Il y découvre Les Mille et Une Nuits et Le Voyage du pèlerin, lus comme manuels, rejoints par les contes yoruba de son enfance.
La mort de son père en 1939 interrompt tout : il n’aura, au total, que six années de scolarité. Il apprend le métier de forgeron, le pratique pour la RAF pendant la guerre, vend du pain, puis devient coursier au ministère du Travail. C’est là, explique-t-il, qu’il commence à écrire pour supporter l’attente des courses : « J’étais encore dans cette détresse et cette pauvreté quand, une nuit, il m’est venu l’idée d’écrire mon premier livre » (traduit de l’anglais).
Un roman venu d’un autre monde
The Palm-Wine Drinkard raconte l’odyssée d’un buveur de vin de palme dont le tireur de vin de palme meurt : il descend au pays des morts pour le ramener. L’histoire emprunte aux contes yoruba leur logique — métamorphoses, esprits, épreuves en cascade — dans un anglais cabossé que beaucoup trouvent d’abord scandaleux. Le débat est féroce : outre-Manche on s’émerveille, au Nigeria plusieurs critiques dénoncent un style jugé naïf qui ferait honte à la jeune nation. Il avait écrit dès 1948 un premier récit, The Wild Hunter in the Bush of the Ghosts, qui ne sera publié qu’en 1982.
Faber & Faber ne corrige pas le texte — choix décisif qui fait de ses bosses une signature. My Life in the Bush of Ghosts (1954) installe le même univers de brousse peuplée de fantômes. Suivent Simbi and the Satyr of the Dark Jungle (1955), Feather Woman of the Jungle (1962) et, jusqu’en 1990, une œuvre de romans et de nouvelles. Tutuola entre en 1956 à la radio nigériane d’Ibadan, où il travaille jusqu’à sa retraite, et cofonde le Mbari Club, cercle qui invente la vie littéraire du Nigeria indépendant.
Œuvres majeures
| Œuvre | Année | Pourquoi c’est essentiel |
|---|---|---|
| L’Ivrogne dans la brousse | 1952 | Premier roman nigérian publié hors d’Afrique et devenu un classique mondial |
| Ma vie dans la brousse des fantômes | 1954 | Le voyage d’un enfant dans une brousse hantée ; son roman le plus cité |
| Simbi et le satyre de la jungle noire | 1955 | Une fillette courageuse dans la jungle des esprits |
| La Femme plume | 1962 | Dix nuits de contes dans un village yoruba |
| The Village Witch Doctor and Other Stories | 1990 | Dernier livre : ses derniers contes, au sommet du récit oral |
Bibliographie complète
| Année | Titre | Page |
|---|---|---|
| 1952 | The Palm-Wine Drinkard — trad. L’Ivrogne dans la brousse (Gallimard, 1953) | Voir |
| 1954 | My Life in the Bush of Ghosts — trad. Ma vie dans la brousse des fantômes (Belfond, 1988) | Voir |
| 1955 | Simbi and the Satyr of the Dark Jungle — trad. Simbi et le satyre de la jungle noire (Belfond, 1994) | Voir |
| 1958 | The Brave African Huntress (inédit en français) | Voir |
| 1962 | Feather Woman of the Jungle — trad. La Femme plume (Dapper, 2000) | Voir |
| 1967 | Ajaiyi and His Inherited Poverty (inédit en français) | Voir |
| 1981 | The Witch-Herbalist of the Remote Town (inédit en français) | Voir |
| 1982 | The Wild Hunter in the Bush of the Ghosts (écrit en 1948 ; inédit en français) | Voir |
| 1990 | The Village Witch Doctor and Other Stories (inédit en français) | Voir |
Héritage et influence
Traduit en plus d’une douzaine de langues, The Palm-Wine Drinkard doit beaucoup à Raymond Queneau, qui rend en 1953 son anglais bancal dans un français volontairement décalé — certains le soupçonnant d’être Tutuola lui-même sous pseudonyme. Son univers a débordé la littérature : l’album expérimental My Life in the Bush of Ghosts de Brian Eno et David Byrne en reprend le titre, et la scène française l’a adopté — Ma vie dans la brousse des fantômes créé au Festival d’Avignon 1995 avec Isaach de Bankolé. Longtemps disputé entre génie naïf et style infréquentable, Tutuola est tenu pour un père fondateur de la littérature africaine moderne : il a prouvé qu’un conteur oral pouvait entrer dans la langue du colonisateur sans se laisser lisser. « Quand j’écris, je suis toujours heureux » (traduit de l’anglais), confiait-il en 1993.
Sources et références
- « Amos Tutuola | Biography, Books, Articles », Faber & Faber, https://www.faber.co.uk/author/amos-tutuola/, consulté le 30 octobre 2026.
- « Obituary: Amos Tutuola », The Independent, https://www.independent.co.uk/news/people/obituary-amos-tutuola-1256304.html, consulté le 30 octobre 2026.
- « Amos Tutuola », Britannica, https://www.britannica.com/biography/Amos-Tutuola, consulté le 30 octobre 2026.
- « Amos Tutuola », Wikipédia (EN), https://en.wikipedia.org/wiki/Amos_Tutuola, consulté le 30 octobre 2026.
- « Amos Tutuola », Wikipédia (FR), https://fr.wikipedia.org/wiki/Amos_Tutuola, consulté le 30 octobre 2026.
- « Amos Tutuola », EBSCO Research Starters, https://www.ebsco.com/research-starters/history/amos-tutuola, consulté le 30 octobre 2026.
- « Amos Tutuola », African Studies Centre Leiden, https://www.ascleiden.nl/content/library-weekly/amos-tutuola, consulté le 30 octobre 2026.
- « What Would Tutuola Do? », Tate Papers, https://www.tate.org.uk/research/tate-papers/30/what-would-tutuola-do, consulté le 30 octobre 2026.