Biographie
Ibrahim Ferrer
Ry Cooder repère un vieil homme racornissant des chaussures sur un banc de la Havane, chapeau Kangol vissé. Le guitariste américain a besoin d’un chanteur de boléro. Ibrahim Ferrer a soixante-dix ans.1 Il entonne une phrase, et Nick Gold, patron du label World Circuit, murmure : « J’ai entendu les meilleurs, Ibrahim est parmi eux ». Ce soir de 1996, un homme oublié entre dans un studio. Le monde entier le découvrira vingt ans trop tard.
En bref
| Nom complet | Ibrahim Ferrer |
| Naissance | 20 février 1927, San Luis (Santiago de Cuba), Cuba |
| Décès | 6 août 2005 (78 ans), La Havane, Cuba |
| Domaine | Son, bolero, guaracha |
| Œuvres emblématiques | Dos Gardenias, Silencio, Buenos Hermanos |
| Distinctions | Latin Grammy du meilleur nouvel artiste (2000), Grammy du meilleur album tropical traditionnel (2003) |
Dates clés
| Année | Événement |
|---|---|
| 1927 | Naissance à San Luis, près de Santiago de Cuba, lors d’une fête de club social |
| 1939 | Orphelin à douze ans, vend des journaux, forme son premier groupe Los Jóvenes del Son |
| 1955 | Hit local “El platanal de Bartolo” avec Chepín y su Orquesta Oriental |
| 1959 | Suit Pacho Alonso à La Havane ; le groupe devient Los Bocucos |
| 1991 | Prend sa retraite, vit de sa pension et du cirage de chaussures |
| 1996 | Ry Cooder le recrute pour les sessions Buena Vista Social Club |
| 1999 | Premier album solo : Buena Vista Social Club Presents Ibrahim Ferrer |
| 2000 | Latin Grammy du meilleur nouvel artiste (à 72 ans) |
| 2003 | Buenos Hermanos — Grammy ; refus de visa pour la cérémonie |
| 2005 | Meurt après une tournée européenne, à 78 ans |
Un enfant du son, un bolero interrompu
Ibrahim Ferrer naît le 20 février 1927, en pleine fête, et sa mère le nomme d’un prénom arabe par fascination pour le monde arabe.2 Son héritage est un creuset cubain : africain, français, espagnol et chinois. Il quitte l’école et vend des journaux dans les rues de Santiago. Un an après, son cousin lui propose de former un duo pour un réveillon du 31 décembre. « On a gagné un peso cinquante, on s’est saoulés, on croyait avoir gagné le monde », se souviendra-t-il.
Il progresse dans les orchestras de Santiago, notamment Chepín y su Orquesta Oriental, où il enregistre en 1955 le hit “El platanal de Bartolo”. Mais il n’est pas crédité sur le disque, une injustice qui le hantera. En 1957, il rejoint La Havane et le groupe de Pacho Alonso, rebaptisé Los Bocucos. Il y passera trente ans. Le problème : ce groupe joue de la guaracha et du son, des rythmes entraînants. Ferrer est un boléro dans l’âme — ce genre de romance cubaine lent et intimiste, exigeant silence et espace entre les phrases. Son chef lui répète : « Ta voix ne convient qu’aux chansons de danse. »3 Ce refus, il le gardera pour toujours.
À la retraite en 1991, Ferrer vit à Cayo Hueso et vit de sa pension et du cirage de chaussures. Son appartement abrite un autel dédié à Saint-Lazare, ou Babalú-Ayé, saint de la Santería. Les siens le côtoient chaque jour, mais son nom est oublié.
La résurrection
En 1996, Juan de Marcos González, passionné de son traditionnel, organise avec Ry Cooder des sessions de reprises.4 On a besoin d’un chanteur de boléro à l’ancienne. On le retrouve sur son banc de Cayo Hueso. Il refuse d’abord : « Je n’étais pas intéressé, j’ai beaucoup souffert par la musique. » Mais de Marcos revient, insiste. Ferrer accepte. À peine en studio, il entonne Dos Gardenias, un boléro d’Isolina Carrillo. Nick Gold, patron du label, est bouleversé : « Nous avons su immédiatement que nous tenions l’une des chansons les plus fortes de l’album. »
Buena Vista Social Club se vend à plus de six millions d’exemplaires. Le documentaire de Wim Wenders fait d’Ibrahim Ferrer le visage emblématique du renouveau de la musique cubaine. Son premier album solo atteint la deuxième place du Billboard. En 2000, à 72 ans, il remporte le Latin Grammy du meilleur nouvel artiste. En 2003, Buenos Hermanos lui offre un second Grammy, mais les lois restrictives post-11-Septembre lui refusent un visa : il ne peut pas se rendre à la cérémonie.
Jusqu’à sa mort, Ferrer parcourt les routes européennes avec son orchestre. Mi sueño, dédié aux boléros, sort posthume en 2007 — le rêve de toute une vie, enfin accompli. « J’ai attendu mon moment, disait-il en 2003. Et maintenant, ma chance est arrivée. »2
Héritage
Ibrahim Ferrer meurt le 6 août 2005 d’un arrêt multiviscéral à l’hôpital CIMEQ de La Havane, après une tournée européenne. Ry Cooder résume : « Ibrahim chante avec tout son dedans. Vous entendez qui il est à chaque note. Son espèce est rare aujourd’hui. »3
Sa voix douce, posée, maîtrisant le silence comme un instrument, demeure l’une des plus belles incarnations du bolero cubain. Son parcours — du banc de chaussures de Cayo Hueso aux salles de concert du monde entier — reste l’une des plus extraordinaires résurrections de l’histoire de la musique populaire.
Œuvres majeures
| Œuvre | Année | Pourquoi c’est essentiel |
|---|---|---|
| Buena Vista Social Club | 1997 | Album collectif qui propulse Ferrer mondialement, produit par Ry Cooder |
| Dos Gardenias | 1997 | Boléro d’Isolina Carrillo, chef-d’œuvre vocal de Ferrer |
| Buena Vista Social Club Presents Ibrahim Ferrer | 1999 | Premier album solo, la redécouverte en album |
| Buenos Hermanos | 2003 | Second album collaboratif, Grammy |
| Mi sueño | 2007 | Album posthume dédié au boléro, le rêve de toute une vie |
Sources et références
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World Circuit, BVSC presents Ibrahim Ferrer, site officiel, https://worldmusiccentral.org/artist-profiles-ibrahim-ferrer ↩︎
-
NPR, The Tavis Smiley Show, interview de Ibrahim Ferrer, 2003, https://www.kosu.org/arts-culture/2005-08-07/fame-came-late-for-buena-vistas-ferrer ↩︎ ↩︎
-
Buena Vista Social Club, Ibrahim Ferrer, site officiel, https://www.buenavistasocialclub.com/musicians/ibrahim-ferrer/ ↩︎ ↩︎
-
Ben Ratliff, Ibrahim Ferrer, 78, Cuban Singer in Buena Vista Social Club, Dies, The New York Times, 8 août 2005 ↩︎





