Biographie
Ras Natty Baby : le soldat rebelle du seggae mauricien
Au cœur de la cité Richelieu, dans un petit deux-pièces qui sent l’encens et la guitare, Joseph Nicolas Émilien, dit Ras Natty Baby, écrit des textes qui feraient trembler un gouvernement. « C’est le moyen le plus rapide pour toucher le cœur des gens et faire passer un message »1. Cette musique, née de la fusion du séga créole et du reggae jamaïcain, le seggae — un genre inventé sur les quais de Port-Louis par des descendants d’esclaves en quête d’identité — portait son nom.
En bref
| Nom complet | Joseph Nicolas Émilien |
| Nom de scène | Ras Natty Baby |
| Naissance | 14 avril 1954, Rodrigues (Maurice) |
| Décès | 26 avril 2026, Inde |
| Genre | Seggae — fusion du séga mauricien et du reggae jamaïcain |
| Œuvres emblématiques | Nuvel Vision, Seggae Time, Leve do mo pep |
| Distinctions | Icône du seggae mauricien, pionnier du genre |
Dates clés
| Année | Événement |
|---|---|
| 1954 | Naissance à Rodrigues, petite île à 700 km de Maurice |
| 1973 | Arrivée clandestine à Maurice, installation à la cité Richelieu (Port-Louis) |
| 1982 | Création du groupe Ras Kilimanjaro, rebaptisé Natty Rebels |
| 1983 | Premier concert « purement reggae » à Richelieu, aux côtés de Kaya |
| 1987 | Première cassette des Natty Rebels, Nu zwen ensam |
| 1990 | Sortie de Nuvel Vision, 200 000 cassettes vendues |
| 1994 | Participation au concours « Découverte RFI » à Madagascar |
| 1996 | Départ pour l’Europe avec Vibration Rasta Zom |
| 2003 | Arrestation pour possession de drogue |
| 2022 | Procès contre la MASA pour pension non versée depuis 2014 |
| 2026 | Décès à 72 ans, rapatrié et inhumé à Petite Rivière |
Une jeunesse créole à la croisée des mondes
Né le 14 avril 1954 sur l’île de Rodrigues, à quelque 700 kilomètres de Maurice, Joseph Nicolas Émilien grandit dans la pauvreté d’une communauté créole où le séga — la musique traditionnelle des descendants d’esclaves africains déportés durant la colonisation — est la seule porte de sortie2. Dès l’âge de neuf ans, il s’intéresse à la musique. Mais le séga seul ne suffit plus. À dix-neuf ans, il embarque clandestinement pour l’île Maurice et atterrit à la cité Richelieu, dans les faubourgs industriels de Port-Louis.
Là, il fréquente le GOST (Groupement Ouvrier Sans Travail), un lieu de rencontre populaire où les créoles se retrouvent, échangent des cassettes et se prêtent des instruments. C’est dans ces « cases » que le jeune Joseph découvre le reggae venu de Jamaïque et la philosophie rastafari. Bob Marley devient sa boussole : « émancipez-vous de l’esclavage mental3. » À l’époque, le reggae passe mal à Maurice, dominé politiquement par la communauté indienne. Mais Baby persévère, et forme son premier groupe, Ras Kilimanjaro, qui deviendra les Natty Rebels en 1982. Son nom même annonce la couleur : « Ras » (abrégé de Ras Tafari, titre honorifique rastafari) et « Baby », que le Mauricien traduit par « le vaillant prince ».
La genèse du seggae : de Kaya à Nuvel Vision
Le seggae — fusion du rythme 6/8 du séga mauricien et des tempos jamaïcains — prend forme dans les ateliers de Richelieu. En octobre 1983, Baby et son « frère » Kaya — autre figure du seggae, mort en détention en février 1999 — organisent le premier concert purement reggae de l’île, sur un terrain de volley-ball4. L’accueil est tiède : le reggae est encore associé à Bob Marley et au « gandia » (les rasades de rhum). Mais la graine est semée.
En 1990, Kaya enregistre Seggae, Nou Lamizik dans un studio de Radio Nouvelle à La Réunion. Quelques mois plus tard, Percy Yip Tong, producteur sino-mauricien, finance l’album de Baby : Nuvel Vision (enregistré au Studio Oasis de La Réunion). Le disque part à 200 000 exemplaires dans tout l’océan Indien5. Le titre “Leve do mo pep” devient l’hymne des sans-voix, et les livres — David, Solomon, la reine de Saba, Haile Selassie — lui ouvrent des mondes que la rue ne lui avait pas montrés.
Soldat, militant, blessé : l’épopée européenne
Le départ pour l’Europe, entamé avec Vibration Rasta Zom en 1996, est un choc. Trouver des musiciens capables de maîtriser le rythme hybride du seggae n’est pas facile. Soutenu par Ibis « Romie » Lawrence, ancien clavier d’Alpha Blondy tombé amoureux du 6/8 mauricien, Baby enregistre Seggae Time en 1998, un triptyque de douze chansons en créole, français et anglais6.
Sa vie de soldat n’est pas sans complications. En 2003, il est arrêté à Maurice pour possession d’héroïne, puis relance sa carrière. Ses combats ne se limitent pas à la musique : en 2022, il attaque la Mauritius Society of Authors (MASA) pour le non-paiement de sa pension depuis 2014, dénonçant un abus de position dominante. Sa vie personnelle est marquée par des épreuves : sa fille est toxicomane, ses combats intérieurs aussi ardus que ses combats publics. « On ne tue pas un vieux soldat comme moi », sourit-il, résolu à ne jamais baisser les armes7.
Œuvres majeures
| Œuvre | Année | Pourquoi c’est essentiel |
|---|---|---|
| Nuvel Vision | 1990 | Premier succès du seggae, 200 000 cassettes ; “Leve do mo pep” devient hymne |
| Seggae Time | 1998 | Album européen, triptyque créole/français/anglais, production Sony/Déclic |
| Vibration Rasta Zom | 1996 | Tournée européenne, rencontre avec Romie Lawrence |
| Militant | 2002 | Album militant enregistré à Maurice, engagement social affirmé |
| La Résurrection | 2012 | Retour après une période difficile, titre programmatique |
| Leve do mo pep | 2024 | Remasterisation du titre phare, preuve de sa pérennité |
Héritage
Ras Natty Baby reste sans conteste l’un des piliers de la musique mauricienne. Figure du seggae avec Kaya, il a inventé un son qui est désormais enseigné comme partie intégrante de l’identité culturelle de l’île7. Mort le 26 avril 2026 à l’âge de 72 ans, hospitalisé en Inde pour des complications liées au diabète, il est rapatrié et inhumé au cimetière de Petite Rivière, et un hommage public lui est rendu au Stade de la ville le 1er mai 2026. Son héritage dépasse l’île Maurice et influence toujours la scène afro-caribéenne contemporaine.
Sources et références
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Le Mauricien, Ras Natty Baby : Les belles armes du soldat rebelle, 22 novembre 2013. ↩︎
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Otayo, article Ras Natty Baby sur otayo.com/en/artists/ras-natty-baby. ↩︎
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RFI Musique, Ras Natty Baby, 25 février 1999. ↩︎
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Le Mauricien, Ras Natty Baby : Ant Kaya ek mwa, zame finn ena okenn rivalite, 21 février 2019. ↩︎
-
Mauritian Sun Sound, Ras Natty Baby & The Natty Rebels — Nuvel Vizion, 29 novembre 2010. ↩︎
-
RFI Musique, Ras Natty Baby, article Le nouveau reggae vient de l’océan Indien, 25 février 1999. ↩︎
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RFI, Mort de Ras Natty Baby, un des inventeurs du seggae mauricien, 27 avril 2026. ↩︎ ↩︎






