Biographie

Ziskakan

En 1979, sur l’île de La Réunion, un groupe d’amis se réunit et pose une question qui deviendra son programme : Ziskakan, jusqu’à quand ? La langue créole sera-t-elle toujours méprisée ? Le maloya, musique des esclaves, restera-t-il à la marge ? La réponse, ils vont la faire chanter. Porté par Gilbert Pounia, poète et guitariste d’origine tamoule, Ziskakan s’impose en quarante-cinq ans comme le groupe le plus emblématique de La Réunion, un laboratoire de culture créole qui a fait du maloya un art universel1.

En bref

Nom du groupe Ziskakan (créole : Jusqu’à quand ?)
Formation 1979, La Réunion
Leader Gilbert Pounia (guitare, chant, poète)
Genres Maloya, world music, fusion créole
Œuvres emblématiques Péi Bato Fou (1983), Kaskasnikola (1993), Banjara (2006)
Distinctions Kora Awards 1994 (meilleur groupe), documentaire Ziskakan (2023)

Dates clés

Année Événement
1979 Fondation de l’association et du groupe à La Réunion
1983 Sortie de Péi Bato Fou, double album autofinancé, hymne créole
1992 Rencontre avec Polygram à l’Olympia de Paris
1993 Kaskasnikola, premier album chez Mango/Island Records
1994 Kora Awards (meilleur groupe) — tournées internationales
1996 Soley Glasé, enregistré à Londres et Bruxelles
1998 Dislocation du groupe
2001 Retour acoustique avec 4 ti mo, fusion maloya-sitar
2006 Banjara, 8 000 exemplaires vendus en deux mois
2012 32 Desanm, vision poétique d’un monde libre
2023 Documentaire Ziskakan de Sébastien Folin, prix Académie Charles Cros

Les origines : un projet politique

Avant d’être un groupe, Ziskakan est une association née en 1979 de la volonté de Gilbert Pounia et de compagnons de lutter pour la reconnaissance de la langue créole et du maloya2. À cette époque, le maloya — cette musique rythmée par le rouler, le kayamb et le pikèr, héritage des esclaves malgaches et africains — est encore malmené par les autorités. Le groupe commence à jouer dans des champs de canne à sucre et des foyers, dans un mouvement culturel et politique souterrain. Il fait figure de véritable laboratoire : création du GREC (Groupe d’étude et de recherches créoles), lancement du magazine Sobat-koz, mise en place d’une radio libre, spectacles de théâtre et de poésie.

Gilbert Pounia, quatrième génération d’Indiens de La Réunion, puise sa force dans cette double héritance créole et tamoule. Il étudie auprès des vieux maîtres du maloya, dont Firmin Viry, considéré comme le père fondateur du genre, et Lo Rwa Kaf3. Son répertoire s’enrichit de poèmes d’auteurs créoles comme Dev Virahsawmy, Bernard Payet ou Axel Gauvin, faisant de chaque concert une célébration littéraire autant que musicale.

Le premier album — un auto-financement de 1980 — puis le double album Péi Bato Fou (1983) marquent un tournant : le groupe sort de l’ombre et s’impose auprès du public réunionnais4. La chanson-titre de l’album, issue de Péi Bato Fou, devient un hymne, écrite par l’écrivain Axel Gauvin et chantée avec une rage qui résonne bien au-delà de l’île.

Révélation et consécration : les portes de Paris s’ouvrent

La reconnaissance de la métropole n’arrive pas par hasard. En 1992, la participation de Ziskakan à la soirée La Réunion des musiques à l’Olympia de Paris est un choc. Philippe Constantin, regretté directeur chez Polygram, repère le groupe et lui offre un contrat5. Le résultat est immédiat : Kaskasnikola, septième album, est enregistré à Dakar et publié en 1993 sur Mango, label satellite d’Island Records.

1994 est une année faste. Kaskasnikola propulse Ziskakan sur la scène internationale : tournées aux festivals Musiques Métisses (Angoulême, Le Havre, Montreux), Francofolies de La Rochelle, et participation à la tournée Africa Fête aux États-Unis, aux côtés d’Angélique Kidjo et de Kassav’. Le groupe décroche le Kora Awards, prix de meilleur groupe et artiste d’Afrique, une consécration rare pour un groupe réunionnais6.

L’album suivant, Soley Glasé (1996), est enregistré à Londres et Bruxelles sous le label Mercury. Gilbert Pounia y atteint un sommet d’expression, entre amertume des combats passés et passion intérieure. Il y reprend Bato Fou avec une force nouvelle, livrant des paroles qui sont un manifeste : « Ils nous ont donné l’ordre de nous blanchir la peau, d’apprendre le français vite fait pour que les patrons français n’aient pas trop de problèmes2. »

Le groupe se disloque en 1998 après une tournée de six mois, les tensions financières rendant l’ambiance tendue. Gilbert Pounia prend le temps de la réflexion, puis reconstruit.

Les métissages : de Bombay au désert du Rajasthan

La renaissance de Ziskakan prend la forme d’un retour aux sources… et à une nouvelle source : l’Inde, terre d’origine de Gilbert Pounia. En 1999, la formation devient entièrement acoustique. 4 ti mo (2001) mêle aux instruments du maloya — rouler, cayamb — des sitar et tablas indiens, et contient un texte dédié au chanteur Kaya, décédé dans les prisons de l’île Maurice.

Gilbert Pounia renoue avec la terre de ses ancêtres en 2001, se rendant à Bombay pour enregistrer un nouvel album. Il y travaille avec des instruments comme le sarod, le shennai et la flûte, cette dernière confiée à Rupark Kulkarnik, élève du célèbre Hari Prasad Chaurasia. Rimayer, paru en décembre 2001, est imprégné de ces sonorités indiennes et ouvre une décennie de collaborations transocéaniques.

Banjara (2006), en référence aux Gitans croisés çà et là, rencontre un succès populaire remarquable : 8 000 exemplaires vendus en deux mois sur une île de 800 000 habitants. L’album Madagascar (2009), dédié à l’île voisine, explore la nostalgie de l’enfance dans un maloya au son épuré, produit par Erick Benzi.

Chaque album de Ziskakan est un voyage, mais aussi un acte politique. 32 Desanm (2012) imagine un jour rêvé, le 32 décembre, où le monde serait libre et en paix. Le groupe poursuit sa route : concerts à Paris, Bombay, Monaco, Toronto, Johannesburg, et fête ses 35 ans au théâtre de plein air de Saint-Gilles en 2014 ainsi que ses 40 ans en 2019 avec l’orchestre de l’École des musiques actuelles de La Réunion.

En 2023, le documentaire Ziskakan de Sébastien Folin consacre l’histoire de ce mouvement culturel qui a lutté quarante-trois ans pour la reconnaissance de la culture créole. Le film reçoit le prix Coup de cœur de l’Académie Charles Cros, rappelant que la question posée en 1979 n’a jamais vraiment reçu de réponse définitive.

Œuvres majeures

Œuvre Année Pourquoi c’est essentiel
Péi Bato Fou 1983 Premier double album autofinancé, hymne à la langue créole et à la résistance culturelle
Kaskasnikola 1993 Premier album chez une major (Mango/Island), enregistré à Dakar, ouverture internationale
4 ti mo 2001 Retour acoustique après la dislocation, fusion maloya-sitar-tabla, hommage à Kaya
Banjara 2006 Références aux Gitans, 8 000 exemplaires vendus en deux mois
32 Desanm 2012 Jour rêvé où le monde serait libre, inspiration poétique et vision universelle

Héritage

Ziskakan n’est pas seulement un groupe de musique : c’est une institution culturelle réunionnaise5. Ses quarante-cinq ans de carrière ont ouvert la voie à des générations entières d’artistes — Fenoamby, Zanzibar, Sabouk, Maloya Zone 7 — et ont contribué à faire du maloya un patrimoine reconnu par l’UNESCO depuis 2009, prouvant que la musique d’une île de l’océan Indien pouvait parler au monde entier.

Gilbert Pounia, aujourd’hui, continue de jouer au Zinzin — son quartier général situé en bord de mer, où il passe du micro à la cuisine. Il est accompagné de sa famille musicale : son fils Wasis Pounia à la basse et à la flûte, les frères Riesser à la guitare et à la batterie. La question posée en 1979 n’a pas de réponse, mais la musique, elle, continue de jouer.

Sources et références


  1. Wikipédia FR, Ziskakan — Chronologie, historique, listes de membres et discographie détaillées (consulté le 30 octobre 2026) ↩︎

  2. RFI Musique, Ziskakan — Biographie complète rédigée par RFI Musique, juillet 2022 (consulté le 30 octobre 2026) ↩︎ ↩︎

  3. Wikipédia EN, Ziskakan — Style, influence, sources académiques (consulté le 30 octobre 2026) ↩︎

  4. LiveOne / AllMusic, Ziskakan — Discographie, carrière, prix (consulté le 30 octobre 2026) ↩︎

  5. Bandsintown — Histoire du groupe, discographie, performances récentes (consulté le 30 octobre 2026) ↩︎ ↩︎

  6. MusicBrainz, Ziskakan — Discographie officielle, labels, crédits (consulté le 30 octobre 2026) ↩︎