Histoire musicale du Lesotho
Depuis les pentes enneigées des monts Drakensberg jusqu’aux shebeens[1] de Maseru, la musique basotho a toujours été le baromètre d’un peuple coincé dans un pays — le Lesotho, royaume enclavé à 100 % entouré par l’Afrique du Sud. Aujourd’hui, le famo, genre emblématique à l’accordéon, est en crise : dix-huit groupes de musique sont classés comme organisations terroristes par le gouvernement, et la violence des gangs a fait plus de neuf cents morts en 2022[2]. Pourtant, cette même musique, née dans les champs et les mines, est un art vivant qui a traversé un siècle, porté par des pionniers comme Mohapeloa, des géants comme Sankomota, et des stars montantes comme Sannere.
Un pays, des sons
Les instruments basotho traditionnels témoignent d’une longue histoire culturelle. Avant l’arrivée des Européens, le peuple basotho utilisait déjà le lesiba (une corde mono-corde jouée avec un archet), le thomo (une cithare à tube jouée verticalement), le moropa (un tambour) et le setolo-tolo (un harmonica de mâchoire)[3]. La poésie orale — dithoko (louanges), dikoma (hymnes) et difela (chants de voyageurs) — structurait la vie sociale[4].
Au XIXe siècle, la fondation du royaume par Moshoeshoe I à Thaba-Bosiu (1824) a amalgamé des groupes d’origines variées — Sotho, Nguni, San — et a façonné une identité culturelle unique[5]. Au début du XXe siècle, les missionnaires protestants de la Société des Missionnaires Évangéliques de Paris transcrivent ces traditions orales et introduisent l’enseignement musical formel, en particulier à Morija, ville devenue la capitale culturelle du Lesotho[6].
Mohapeloa : le premier compositeur
Au cœur de cette mutation se trouve Joshua Pulumo Mohapeloa (1908-1982), considéré comme le plus important compositeur de musique chorale en sesotho. Né dans les montagnes orientales du Lesotho, il étudie la musique au Morija Training College avant de contracter la tuberculose à l’université de Fort Hare, ce qui le contraint à renoncer à ses études de médecine[6].
Il passe les années 1930 au Morija Printing Works, où il forme des générations de compositeurs et publie en 1935 son premier recueil, Meloli le Lithallere tsa Afrika I (Les Sons et les Chants d’Afrique)[6]. En 1937, il compose une Coronation song pour le couronnement du roi George VI, qui sera adaptée en 1966 en Lesotho Lefa la Rōna (Le Lesotho, notre patrimoine), hymne patriotique encore chanté aujourd’hui[7]. Mohapeloa a aussi formé à Morija des compositeurs comme J.Q. Matsoso et L. Ntšasa[6].
Le famo : de l’eldorongo aux montagnes
Lorsque des milliers de Basotho quittent les montagnes pour trouver du travail dans les mines d’or sud-africaines à partir des années 1920, ils emportent avec eux leur musique. Dans les shebeens (bars clandestins) des townships, ils découvrent l’accordéon français, surnommé koriana en sesotho[8]. Cet instrument, adopté à l’origine en forme de concertine pour sa portabilité, devient rapidement l’élément central d’un nouveau genre qui fusionne chants a cappella traditionnels, marabi (un style urbain sud-africain) et rythmes de danse[9].
Les premières grandes figures du famo apparaissent dans les années 1960-1970. Tau ea Matšekha, groupe piloté par l’accordéoniste Forere Motloheloa et le chanteur Apollo Ntabanyane, est le premier à percer dans la conscience nationale, avec des albums comme Pelo ea Banna (Le Cœur des Hommes)[9]. Le famo, dont le nom signifie « ébouriffer ses narines » — geste de défi et de fierté — se diffuse dans tout le pays : stations de radio communautaires, galeries disquaires comme Gallo Record Company, et festivals. « C’est comme le jazz dans d’autres pays, c’est le genre le plus connu au Lesotho », explique Puseletso Seema[10].
L’âge d’or : Sankomota et Tsepo Tshola
Si le famo domine la scène populaire, un autre courant se développe dans les années 1970 : la fusion afro-jazz. Le groupe Sankomota, fondé en 1976 par le guitariste Frank Leepa (« le Capitaine »), le batteur Moss Nkofo et le chanteur Tsepo Tshola, est le premier à enregistrer un LP au Lesotho, en 1983, sur les conseils du producteur sud-africain Lloyd Ross[11]. Leur premier album, Sankomota, mêle rythmes sesotho, jay[12] et jazz, avec des paroles en plusieurs langues — sesotho, zoulou, pedi — et un message de libération panafricaine[11].
Tsepo Tshola, surnommé « The Village Pope » pour sa voix de baryton grave rappelant Louis Armstrong, quitte le groupe en 1991 pour entamer une carrière solo. Il enregistre des albums comme The Village Pope (1993) et New Dawn (2003), collabore avec Hugh Masekela, Brenda Fassie, Oliver Mtukudzi, et cofonde le label indépendant Killer Joe[13]. Après la collaboration avec Masekela, il mène une carrière qui traverse les genres — de la musique pop contestataire au gospel[14]. Tshola s’éteint le 15 juillet 2021 à l’âge de 68 ans[13].
Un siècle en mutations : le famo au XXIe siècle
Le famo reste la musique la plus populaire du Lesotho, mais il traverser une période complexe. Puseletso Seema, née en 1949 à Johannesburg, est la première femme à avoir produit du famo dans les années 1980, alors que le genre est une affaire d’hommes[10]. Après des décennies de tournées dans les camps miniers, elle vit aujourd’hui dans la précarité, sans électricité, âgée de 77 ans[10]. « Je ne veux pas d’une musique vulgaire, insultante ou haineuse », déclare-t-elle[10].
Chez les jeunes, le famo continue d’évoluer. Sannere (de son vrai nom Relebohile Monaphathi), né dans le village de Mokema, est devenu l’un des artistes les plus populaires du Lesotho avec son EP Pha-Balimo (2024)[15]. Inspiré par des pionniers comme Famole et Hatlane, il fusionne famo, gospel et reggae dans son projet Sehopotso (2025)[15]. Plus à l’ouest, Morena Leraba mélange famo, afropop et danse européenne pour conquérir l’Afrique et l’Europe[2].
Mais la musique cache une ombre. À partir des années 2000, le famo basotho s’immisce dans les réseaux criminels sud-africains, en particulier l’orpaillage illégal (les zama zamas). Certains artistes deviennent des chefs de gangs, utilisant la musique comme outil de branding politique. Les dissensions lyriques, traditionnellement un sport (comparable aux « rap battles »), dégénèrent en violence réelle[16]. En 2024, le gouvernement déclare dix-huit groupes famo comme organisations terroristes, interdisant leur diffusion[10]. Cette même année, le chanteur Khopolo Khuluoe (surnommé « Lisuoa », la Rancune) et le journaliste Pulane Macheli sont abattus à Maseru[2].
Héritage et perspectives
L’histoire musicale du Lesotho est celle d’un peuple de montagne qui a transformé chaque contrainte en ressource — l’exil dans les mines en innovation musicale, la colonisation en hybridité, l’oppression en résistance. De Mohapeloa à Sannere, le fil musical basotho tisse des ponts entre tradition et modernité, entre les montagnes et le monde.
Le saviez-vous ? Le nom « Sankomota » renvoie à un guerrier Pedi de l’époque de Moshoeshoe I, choisi pour symboliser l’unité au-delà des tribus. Le groupe était aussi le premier à enregistrer un LP au Lesotho[11].
Sources et références
[1] Terme sesotho désignant les bars informels, souvent clandestins, populaires dans le sud de l’Aface, consulté le 25 octobre 2026, URL : https://www.npr.org/2025/09/29/nx-s1-5518143/famo-lesotho-music-gangs [2] RUBIN Brett, « Can Famo Music Survive Lesotho’s Gang Wars ? », Rolling Stone, 5 janvier 2025, consulté le 25 octobre 2026, URL : https://www.rollingstone.com/music/music-features/famo-music-lesotho-africa-1235200507 [3] MORIJA MUSEUM & ARCHIVES, Re-appropriating SEVEN OF LESOTHO’S MUSICAL INSTRUMENTS, pdf, consulté le 25 octobre 2026, URL : https://www.morijamuseum.org/_files/ugd/eedfa1_dd243f2a08bf4fe7a6ef58f6e3b78e6f.pdf [4] BIESHEVELD T., « ‘I sing of the woes of my travels’: the lifela of Lesotho », dans The Cambridge History of African and Arab Literature, Cambridge University Press, 2010, consulté le 25 octobre 2026, URL : https://doi.org/10.1017/chol9780521199285.005 [5] HELBERGER H. & SIMONS G., Ethnologue: Languages of the World, 16e édition, SIL International, 2009, consulté le 25 octobre 2026, URL : https://www.ethnologue.com [6] SONDERLING J., « Joshua Pulumo Mohapeloa », African Composers Edition, consulté le 25 octobre 2026, URL : https://african-composers-edition.co.za/composer/joshua-mohapeloa [7] SOKAMELELO M., « Joshua Pulumo Mohapeloa », Wikipedia, 24 octobre 2026, consulté le 25 octobre 2026, URL : https://en.wikipedia.org/wiki/Joshua_Pulumo_Mohapeloa [8] MARTIN E., « Lesotho’s Famo music: from shepherd songs to gang wars », NPR, 29 septembre 2025, consulté le 25 octobre 2026, URL : https://www.npr.org/2025/09/29/nx-s1-5518143/famo-lesotho-music-gangs [9] PAN-AFRICAN MUSIC, Introducing Lesotho’s accordion music, 2024, consulté le 25 octobre 2026, URL : https://pan-african-music.com/en/introducing-lesothos-accordion-music [10] MARTIN E., op. cit., 2025 [11] WIKIPEDIA, « Sankomota », Wikipedia, 23 octobre 2026, consulté le 25 octobre 2026, URL : https://en.wikipedia.org/wiki/Sankomota [12] Style musical jamaïcain à rythme marqué et basse lourde [13] CONVERSATION, « The Village Pope has passed: remembering Tsepo Tshola, Lesotho’s musical giant », The Conversation, 16 juillet 2021, consulté le 25 octobre 2026, URL : https://theconversation.com/the-village-pope-has-passed-remembering-tsepo-tshola-lesothos-musical-giant-164650 [14] CONVERSATION, « The spirit, life and art of Tsepo Tshola, pastor of South African pop », The Conversation, 15 juillet 2021, consulté le 25 octobre 2026, URL : https://theconversation.com/the-spirit-life-and-art-of-tsepo-tshola-pastor-of-south-african-pop-164702 [15] OKAYAFRICA, « Is Sannere Lesotho’s Biggest Artist Ever? », OkayAfrica, décembre 2024, consulté le 25 octobre 2026, URL : https://www.okayafrica.com/is-sannere-lesothos-biggest-artist-ever/166708 [16] AL JAZEERA, « How South Africa’s Famo music gave birth to Lesotho’s ’terrorist’ gangs », 28 novembre 2024, consulté le 25 octobre 2026, URL : https://www.aljazeera.com/features/2024/11/28/how-south-africas-famo-music-gave-birth-to-lesothos-terrorist-gangs