Libye

Musique de la Libye

La Libye, relative inconnue de la scène musicale arabe

Depuis Benghazi jusqu’aux oasis du Fezzan, la Libye cache un patrimoine musical d’une richesse surprenante : des suites andalouses jouées à Tripoli aux rythmes rapides de la Gheita de Benghazi, en passant par le Marikaoui du sud et la pop internationale d’Ahmed Fakroun, ses artistes ont traversé les siècles et les frontières. Quarante ans de dictature, un embargo international et un exil forcé ont cependant freiné cette vitalité. L’histoire musicale libyenne, riche et plurielle, mérite d’être racontée.

Des racines pluriséculaires : entre Malouf, Jarr Suwahli et traditions du désert

La musique libyenne est d’abord un creuset. Depuis l’expulsion des Morisques d’Andalousie au xve siècle, Tripoli et la côte ont cultivé le Malouf, héritage de ces musiciens fuyant l’Espagne reconquise. Ce genre classique s’articule autour de 24 noubas — grandes suites vocales et instrumentales — et se joue à l’oud et au bendir, un tambour circulaire à cordes. Chaque nouba, structurée en cinq mizan, peut durer six à sept heures. On retrouve des échos similaires en Tunisie, en Algérie (Gharnati) et au Maroc1.

Moins savant, le Jarr Suwahli — littéralement « musique côtière » — est l’une des formes les plus anciennes de la Libye méditerranéenne. Issu de la fusion entre la tradition arabo-andalouse et les rythmes d’outre-Méditerranée, ce genre libre et expressif a donné naissance à toute une vague de pop libyenne. Sa structure ouverte permet à la fois des improvisations poétiques et des performances collectives, souvent dansées lors des mariages2.

À l’est, la ville de Benghazi produit deux styles emblématiques. Le Mirskaawi, dont le nom proviendrait de Mourzouk (dans le sud) ou de « Morisque » par évolution linguistique, marie des modes arabes classiques (maqam Bayati ou Rast) à une énergie urbaine moderne. Le Gheita, encore plus rapide, est un genre essentiellement masculin, associé aux noces et aux grandes fêtes nationales. Il est aussi joué dans les oasis de Ghadames et Ghat, où les instruments comme la zokra (biniou libyen), le darbuka et le bendir rythment des danses collectives3.

Au Fezzan et en Cyrenaique, les traditions bédouines et amazighes — huda, chant des chameliers dont le rythme imite la marche du dromadaire, Shetawi, percussion exclusivement manuelle — témoignent d’une vitalité qui ne s’est jamais éteinte4.

Le saviez-vous ? Dans les années 1950, la musique libyenne était si présente qu’elle accompagnait des tournées obligées de stars égyptiennes comme Oum Kalthoum, qui s’est produite à Tripoli le 12 mars 1969 — la veille du coup d’État du 1er septembre de l’année qui a suivi5.

L’âge d’or : pionniers et rayonnement (1950-1970)

L’indépendance du royaume de Libye en 1951 marque un tournant. La radio libyenne, créée dans les années 1950, lance des départements musicaux à Tripoli et Benghazi, offrant aux artistes une vitrine nouvelle6. Dans ce contexte fleurissent les figures fondatrices.

Mohamed Hassan (c. 1944-2017), né dans une famille bédouine pauvre d’Al-Khums, intègre la chorale de la radio libyenne dans les années 1960. Il publie sa première chanson solo en juin 1970, à six mois du coup d’État de Kadhafi7. Sa musique, à la croisée du folklore bédouin et des rythmes modernes, connaît un succès populaire immédiat. Il compose plus de 500 chansons sur quatre décennies, écrivant aussi pour des stars arabes comme Warda Al-Jazairia, et se produit en 2002 à la Royal Albert Hall de Londres8.

Ali Maher (1945-2022) est, lui, l’un des compositeurs les plus distingués du monde arabe. Ancien cadre de la Banque centrale, il bascule vers la musique en 1967, étudie au Caire et retourne en Libye en 1977. Il compose le chef-d’œuvre Balad Al-Tayub du poète Ali Sidqi Abdel Qadr et réalise le premier opéra libyen, Hind et Mansour9.

Mais le nom le plus international est sans conteste celui d’Ahmed Fakroun, né en 1953 à Benghazi. Dès 1970, il forme son premier groupe, part cinq ans au Royaume-Uni, enregistre à Londres avec le producteur Tommy Vance de la BBC, puis signe chez Ricordi (Italie) et Polydor (France). Son clip « Soleil Soleil », réalisé par Jean-Baptiste Mondino et mettant en scène l’humoriste Coluche, triomphe dans toute l’Europe dans les années 198010. En 1987, l’album Mots d’amour, enregistré à Paris, est considéré comme un jalon de la world music arabe11. Les sanctions internationales contre la Libye après 1986 l’empêchent de rayonner davantage — mais ses titres sont redécouverts dans les années 2000 par des DJ baïlariques qui en font des incontournables du underground européen12.

En parallèle, Hamid Al Shaeri (né à Benghazi en 1961) part s’installer au Caire en 1974, où il devient le pionnier du al-Jeel, ce synth-pop arabe qui va dominer la pop arabe des années 1980-1990. Son tube « Lolaïki » (1988) s’écoule à plus d’un million de cassettes13. Il produit aussi les premiers succès d’Amr Diab, dont Nour El Ain (1996), titre qui remporte un World Music Award et propulse la pop égypto-libyenne sur la scène internationale14.

Quatre décennies de contradictions : folklorisation sous Kadhafi, silence amazigh et underground

Le régime du colonel Mouammar Kadhafi (1969-2011) met l’industrie musicale sous influence directe. Mohamed Hassan, par son style folklorisant et son ralliement au régime, devient le « musicien de la Cour » — ses spectacles en tente, ses tenues traditionnelles, sa proximité avec le chef d’État en font le visage visible d’une musique officielle, instrumentalisée comme propagande15. En parallèle, les styles amazighs — tamazight en langue — subissent une politique d’arabisation : les expressions culturelles amazighes sont reléguées à l’informalité, interdites publiquement16.

Les années 1970-1980 voient néanmoins une émigration artistique certaine. L’exil au Caire et à Paris permet à des artistes comme Fakroun et Al Shaeri de rayonner, mais aussi de subir les conséquences de l’isolement croissant de la Libye17. Le reggae, importé dans les années 1990, devient l’un des rares espaces de liberté — porté par Ibrahim al-Hasnawi et une myriade d’interprètes anonymes18.

Révolution, renaissance et scènes d’aujourd’hui

La révolution de 2011 change la donne. Dania Ben Sassi (née en 1988), chanteuse amazigh, devient l’icône musicale du soulèvement. Ses chansons en tamazight, dont Agrawli Itri Ennegh (« Le rebelle est notre étoile »), composées par son père activiste, deviennent des hymnes de la résistance19. Son rôle fait d’elle la « swallow of the Libyan Amazigh spring », selon l’écrivain Lhoussain Azergui20.

Le rap, longtemps interdit sous Kadhafi et cantonné à la underground diaspora, devient la voix de la contestation révolutionnaire. Le rappeur MC Swat publie en 2011 « Hathi Thawra » (« C’est la révolution ») : un manifeste sonore qui mobilise la jeunesse libyenne21. Après la chute de Kadhafi et la guerre civile de 2014, la scène continue de croître. Des artistes comme Ibn Thabit (avec Al Sou’al) et Rami al Kaleh (« We will not surrender », tué en 2011) incarnent cette résistance22.

La renaissance s’accélère au milieu des années 2020. L’édition inaugurale du Benghazi Summer Festival en août 2024 — premier grand événement culturel du pays en 15 ans — réunit une vingtaine d’artistes régionaux : les Égyptiens Afroto, Wegz et ElGrandeToto côtoient les Libyens Ka7la et Mansor Unknown, qui jouent là leur premier concert sur scène dans leur propre ville23. Mais ce mouvement est menacé : en fin d’année 2024, les autorités de l’est imposent une censure accrue au rap, accusant les artistes de violer les « règles morales », ce qui renvoie à la répression musicale de l’ère Kadhafi24.

À écouter

Artiste Origine Genre Contribution clé
Mohamed Hassan (c. 1944-2017) Al-Khums Folk libyen / pop patriotique 500+ chansons, Royal Albert Hall 2002
Ali Maher (1945-2022) Tripoli Composition classique / opéra Premier opéra libyen, Balad Al-Tayub
Ahmed Fakroun (né 1953) Benghazi World music / synth-arabe Soleil Soleil, clip avec Coluche
Hamid Al Shaeri (né 1961) Benghazi Al-Jeel / synth-pop « Lolaïki », producteur d’Amr Diab
Dania Ben Sassi (née 1988) Amazigh Tamazight pop / chanson engagée Hymne de la révolution amazigh
Mansor Unknown (né 1997) Benghazi Rap / hip-hop Premier concert Benghazi 2024

La musique libyenne n’est pas une curiosité exotique : c’est un pays entier qui a chanté — et continue de le faire — malgré les obstacles. Les Malouf de Tripoli, les Marikaoui du sud, les Gheita de Benghazi, le rap des rues de Tripoli : il n’y a là aucune « musique mystérieuse du désert », mais bien des scènes vivantes, complexes, contemporaines — connectées aux tendances globales tout en restant ancrées dans leur histoire. L’enjeu pour les artistes libyens n’est pas l’innovation, mais la simple survie d’une scène que la dictature, la guerre et les sanctions ont fragilisée mais jamais détruite.

Sources et références


  1. Coline Houssais, « La Libye, relative inconnue de la scène musicale arabe », #AuxSons, 6 novembre 2023. URL : https://www.auxsons.com/focus/la-libye-relative-inconnue-de-la-scene-musicale-arabe/ ↩︎

  2. Wikipedia, « Music of Libya », article Wikipédia. URL : https://en.wikipedia.org/wiki/Music_of_Libya ↩︎

  3. Wikipedia, « Mirskaawi », article Wikipédia. URL : https://en.wikipedia.org/wiki/Mirskaawi ↩︎

  4. Wikipedia, « Music of Libya », section sur les traditions bédouines et amazighes. ↩︎

  5. Coline Houssais, op. cit. ; référence à la présence d’Oum Kalthoum à Tripoli en 1969 ↩︎

  6. Wikipedia, « Music of Libya », section « Chaabi » et histoire de la radio libyenne ↩︎

  7. Wikipedia, « Mohamed Hassan (Libyan musician) », article Wikipédia. URL : https://en.wikipedia.org/wiki/Mohamed_Hassan_(Libyan_musician) ↩︎

  8. Middle East Monitor, « A homage to Libya’s legendary artist », 6 décembre 2018. URL : https://middleeastmonitor.com/20181206-a-homage-to-libyas-legendary-artist/ ↩︎

  9. Al Fusaic, « Libya bid farewell to one of its leading composers, Ali Maher (1945-2022) ». URL : https://alfusaic.net/blog/convene/libya-bid-farewell-to-one-of-its-leading-composers-ali-maher-1945-2022 ↩︎

  10. Libyan Wanderer, « The Soleil of the Libyan Song: Ahmed Fakroun ». URL : https://libyanwanderer.com/the-soleil-of-the-libyan-song-ahmed-fakroun/ ↩︎

  11. Coline Houssais, op. cit. ; référence à Mots d’amour (1987) enregistré à Paris ↩︎

  12. BBC News, « World music pioneer in web revival », URL : http://news.bbc.co.uk/2/hi/business/7434014.stm ↩︎

  13. AllMusic, « Hamid El Shari — Biography ». URL : https://allmusic.com/artist/hamid-el-shaeri-mn0000666295 ↩︎

  14. Daily Bandcamp, « The Origins of Egyptian Music Legend Hamid Al Shaeri ». URL : https://daily.bandcamp.com/features/hamid-al-shaeri-the-slam-years-1983-1988-feature ↩︎

  15. Coline Houssais, op. cit. ; Mohamed Hassan et l’instrumentalisation par le régime ↩︎

  16. Wikipedia, « Dania Ben Sassi », article Wikipédia. URL : https://en.wikipedia.org/wiki/Dania_Ben_Sassi ↩︎

  17. BBC News, op. cit. ; les sanctions et l’isolement de Fakroun ↩︎

  18. Coline Houssais, op. cit. ; reggae et liberté sous Kadhafi ↩︎

  19. Wikipedia, « Dania Ben Sassi », op. cit. ; « Agrawli Itri Ennegh » et la révolution amazigh ↩︎

  20. Citation de Lhoussain Azergui, rapportée dans l’article Wikipedia sur Dania Ben Sassi ↩︎

  21. Courrier International, « En Libye, le rap à l’épreuve de la censure ». URL : https://www.courrierinternational.com/stories/musique-en-libye-le-rap-a-l-epreuve-de-la-censure_227581 ↩︎

  22. Coline Houssais, op. cit. ; Ibn Thabit et Rami al Kaleh ↩︎

  23. OkayAfrica, « What It’s Like To…Organize Libya’s Inaugural Benghazi Summer Festival ». URL : https://www.okayafrica.com/what-its-like-toorganize-libyas-inaugural-benghazi-summer-festival/241653 ↩︎

  24. DW, « Libya’s culture clampdown silences popular rap music ». URL : https://www.dw.com/en/libyas-culture-clampdown-silences-popular-rap-music/a-71539798 ↩︎

Carte — Libye