Zambie

Musique zambienne

La musique zambienne : des mines de cuivre à la gloire mondiale

En 2025, le groupe WITCH fait l’histoire en se produisant au festival de Glastonbury, le plus grand festival de musique au monde. Trente-cinq ans après leur dernier album, les héritiers du Zamrock — ce rock psychédélique zambien des années 1970 — ont conquis l’Europe et l’Amérique. Des rappeurs comme Tyler, The Creator1, des labels comme Third Man Records2 et des icônes comme Jack White2 ont redécouvert ces enregistrements oubliés. Mais ce qui fait l’extraordinaire de cette renaissance, c’est qu’elle repose sur une scène musicale zambienne entière qui s’est éteinte dans les années 1980, avant de renaître. Comment un pays enclavé d’Afrique australe a-t-il pu créer l’un des styles les plus originaux du continent, puis le perdre presque entièrement ?

Du cuivre des mines aux rythmes kalindula

L’histoire de la musique zambienne commence avec celle du cuivre. L’exploitation du gisement du Copperbelt, dans le nord du pays, commence dans les années 1920 et façonne durant soixante-dix ans l’économie, la société et la culture du pays. Les compagnies minières attirent des travailleurs de tout le pays et des régions voisines, les regroupant dans des settlements urbains où se forment de nouvelles traditions3.

Avant l’indépendance, la musique servait des fonctions rituelles précises — enseignement, guérison, célébration des ancêtres — mais les clubs sociaux construits pour les mineurs, les week-ends, deviennent les premiers lieux de diffusion de la musique populaire. C’est là que de jeunes Zambiens découvrent pour la première fois les disques importés des États-Unis et du Royaume-Uni : les Stones, Jimi Hendrix, Deep Purple4. Leurs rythmes, leurs gestes, leurs sons resteront gravés.

La musique kalindula — la forme la plus emblématiquement zambienne — trouve ses racines dans le nord rural du pays, parmi les Bemba. À l’origine, c’est une musique festive, jouée lors de soirées de bière, avec guitare acoustique, basse à deux cordes, tambours et une longue bâton en bois qui frotte une peau tendue, agissant comme un deck de vinyle5. Le kalindula, c’est une tradition qui se réinvente en permanence, qui se déplace entre la campagne et la ville, et qui va devenir l’ADN musical d’un pays tout entier.

Les pionniers : la voix de la radio

Alick Nkhata est la première figure majeure de la musique zambienne enregistrée. Né en 1916 au Nord-Rhodésie, ce professeur aveugle est repéré en 1940 comme sergent dans l’armée britannique pendant la Seconde Guerre mondiale. Ses talents musicaux lui valent une bourse d’études et il devient le leader d’un quartet qui enregistrera des milliers de disques, diffusant des chansons humoristiques et morales6. Il dirigera plus tard le Lusaka Radio Band, puis gravira les échelons jusqu’à devenir Directeur des Services Culturels de Zambie. Son destin se brise le 16 novembre 1978, tué dans un raid de parachutistes rhodésiens sur un camp présumé de combattants zimbabwéens7.

Pendant des années, la radio CABS — la Central African Broadcasting Station — a joué un rôle moteur dans le développement musical. Elle diffusait des enregistrements locaux mais aussi américains et sud-africains, stimulant la création et les ventes de disques8. Les écouteurs des radios de cuisine, ces Saucepan Special qu’on fabriquait avec une batterie Eveready et un pot de cuisson, diffusaient la musique dans les huttes de tout le Copperbelt9.

C’est ainsi qu’une génération grandit avec les Stones, les Beatles et le Jimi Hendrix dans les oreilles — et décide, quand l’indépendance arrive en 1964, qu’elle va faire de la musique à elle aussi.

L’âge d’or : Zamrock et Kalindula

L’indépendance de 1964 marque un tournant décisif. Le président Kenneth Kaunda, ancien musicien lui-même, promeut une politique de Zambian First : 95 % de la musique diffusée à la radio doit être d’origine zambienne10. Les jeunes groupes n’attendaient qu’une chance de se produire. Et ils la prennent.

WITCH (anacronyme de We Intend To Cause Havoc) est né en 1971 dans la ville minière de Kitwe. Son leader, Emmanuel Chanda, surnommé « Jagari » parce qu’il rappelait Mick Jagger sur scène11, forma le groupe le plus populaire de la scène zamrock. Le groupe produisit cinq albums entre 1972 et 1977, dont Introduction (1972) — le premier disque de Zamrock — et Lazy Bones (1975), considérée comme un sommet12. Leurs concerts duraient de 19 heures à 2 heures du matin, et les foules enfiévrées arrachaient parfois le toit des salles13. « Nous avions l’influence du rock ’n’ roll, mais nous étions Africains, donc nous ne pouvions pas jouer le rock ’n’ roll tel quel. Nous avons dû y incorporer nos propres choses », expliquera Jagari14.

Le Zamrock est un mélange unique : guitares fuzz et wah-wah, psychédélie, rythmes africains et chants en anglais mêlés aux langues locales15. Si WITCH incarnait le rock psychédélique lourd, d’autres groupes exploraient des variantes plus douces. Paul Ngozi — de son vrai nom Paul Dobson Nyirongo, né en 1949 et décédé en 1989 — menait la Ngozi Family, mélangeant rock, kalindula et reggae. Connu pour ses performances spectaculaires, il jouait de la guitare avec les dents et chantait des textes qui résonnaient dans la rue16.

La scène kalindula, de son côté, était alimentée par des groupes comme Amayenge Cultural Ensemble (fondé par Chris Chali en 1978), qui dominèrent la scène pendant des décennies en intégrant les 73 ethnies du pays17. D’autres noms majeurs : PK Chishala, Emmanuel Mulemena, les Mulemena Boys18. Le kalindula se distinguait par une basse funky, des rythmes entraînants, et une lyrisme profondément social — le texte, toujours, est la chose la plus importante pour l’auditeur zambien19.

La période 1970-1979 est un âge d’or. Le boom du cuivre offre un pouvoir d’achat aux travailleurs, qui peuvent payer pour assister aux concerts. Mais à partir de 1974, la chute du prix du cuivre entame la descente20.

Le choc de l’épidémie et le renouveau numérique

La musique zambienne des années 1970 subit un double assaut : l’effondrement économique dû à la chute du cuivre, puis l’épidémie de SIDA. L’épidémie frappe si durement qu’on estime à 1,4 million le nombre de décès au Zambia entre 1985 et 202321. Sur la scène zamrock, la mort emporte pratiquement toute la première génération de WITCH. « Giddy King » Mulenga, « Star MacBoyd » Sinkala, Paul « Jones » Mumba, Chris « Kims » Mbewe et John « Music » Muma — chacun, raconte Jagari, est décédé du SIDA22.

Dans les années 1980 et 1990, les radios zambienne sont envahies par la musique américaine, congolaise et jamaïcaine importée23. Un vide immense s’ouvre. Mais la musique ne disparaît pas : elle se réinvente.

Le Zed Beats naît à la fin des années 1980, quand des producteurs autodidactes commencent à utiliser des ordinateurs et des logiciels pour fusionner des sons africains avec de l’R&B, du reggae, du hip-hop et du dancehall24. Daddy Zemus publie en 1997 l’album Salaula — le terme zambien pour les vêtements de seconde main importés d’Europe, qui deviennent le symbole d’une génération urbaine25. Puis vient Jordan Katembula, dit JK, dont l’album de 2001 JK est le manifesto sonore du Zed Beats : des titres en Chibemba, comme Balekuzembeleka (« Ils vous mentent »), qui deviennent des hymnes26. Le Zed Beats ne se contente pas de copier : il résout. Des deejays deviennent les nouveaux vecteurs de la musique, et les femmes participent à la production plus que jamais27.

L’héritage : de WITCH à Glastonbury, de Yo Maps au monde

Aujourd’hui, la scène musicale zambienne est plus vivante et plus connectée que jamais. Le phare en est Yo Maps — de son vrai nom Elton Mulenga, né en 1994 à Kasama. Son premier album, Kommando, publié en 2021, cumule 18 millions de streams le premier mois28. Il détient le record du nombre de Kwacha Music Awards remportés en une seule soirée, et sa collaboration avec l’icône R&B américaine Omarion sur “Superman”29 a propulsé son nom sur la scène internationale. Quatre de ses titres ont dépassé les 10 millions de vues sur YouTube30. « Notre musique contribue au mouvement africain plus large, et je suis fier d’en faire partie », explique-t-il31.

D’autres noms dominent les charts : Slap Dee (le « King Dezo »), Macky 2, Chef 187, Abel Chungu32. Le Zed Beats évolue sans cesse, absorbant l’afrobeats, l’amapiano, le dancehall jamaïcain33. Des jeunes artistes créent même des hybridations nouvelles : le Trapundula — fusion du trap et du kalindula — est né récemment de la main de Vichenzo, Akar, SG Man et Eazy34.

Et le Zamrock ? Il n’a jamais vraiment disparu. Depuis 2011 et les rééditions de Now-Again Records, la musique de WITCH a conquis un public mondial35. En 2017, le groupe effectue sa première tournée hors d’Afrique. En 2023, il publie Zango, son premier album en 39 ans36. En 2025, il devient le premier groupe de Zamrock à se produire à Glastonbury37. « Zamrock est notre propre truc », dit Jagari. « Comme le rhumba pour Cuba et le Congo. Comme l’amapiano pour l’Afrique du Sud. Comme le highlife pour le Nigeria. »38

Le son du cuivre des mines du Copperbelt a voyagé beaucoup plus loin qu’on ne l’aurait cru.


Sources et références


  1. BBC Culture, « ‘It’s hard not to be blown away’: The 70s rock band putting Zamrock back on the map, 50 years on », 11 juin 2025. URL : https://bbc.com/culture/article/20250611-the-70s-rock-band-putting-zamrock-on-the-map ↩︎

  2. BBC Culture (ibid.) ; Third Man Records, label de Jack White. ↩︎ ↩︎

  3. Wolfgang Bender, Sweet Mother: Modern African Music, Chicago Studies in Ethnomusicology, U. of Chicago Press, 1991 (chap. 5 « Music of Liberation », pp. 136-150). ↩︎

  4. Global Voices, « The death and rebirth of the distinctive sounds of Zambia », 29 novembre 2023. URL : https://globalvoices.org/2023/11/29/the-death-and-rebirth-of-the-distinctive-sounds-of-zambia/ ↩︎

  5. Bender (op. cit.), pp. 146-150. ↩︎

  6. Stern’s Guide to Contemporary African Music Vol. 2, Graham (Pluto Press, 1992), ch. 38 « Zambia » ; Bender (op. cit.), pp. 138-142. ↩︎

  7. Global Voices (op. cit.) ; Stern’s Guide (op. cit.). ↩︎

  8. Bender (op. cit.), pp. 143-145. ↩︎

  9. Bender (ibid.). ↩︎

  10. The Guardian, « Why Zamrock is back in play », 22 juillet 2013. URL : https://theguardian.com/music/2021/jul/05/witch-the-glory-and-tragedy-of-zambias-psych-rock-trailblazers ↩︎

  11. BBC Culture (op. cit.). ↩︎

  12. BBC Culture (ibid.) ; Stern’s Guide (op. cit.). ↩︎

  13. The Guardian (op. cit.). ↩︎

  14. BBC Culture (op. cit.). ↩︎

  15. Global Voices (op. cit.). ↩︎

  16. The Guardian (ibid.) ; Stern’s Guide (op. cit.). ↩︎

  17. Chalo Chatu, « Amayenge ». URL : https://chalochatu.org/Amayenge ↩︎

  18. Global Voices (op. cit.). ↩︎

  19. Bender (op. cit.), pp. 149. ↩︎

  20. BBC Culture (op. cit.). ↩︎

  21. Global AIDS Tracker, UNAIDS. URL : https://www.unaids.org/en/regionscountries/countries/zambia ↩︎

  22. The Guardian (op. cit.). ↩︎

  23. The Conversation, « Zed Beats: how home studios reinvented Zambian pop music », par Dr Mathew Tembo. URL : https://theconversation.com/zed-beats-how-home-studios-reinvented-zambian-pop-music-and-gave-young-people-a-voice-288438 ↩︎

  24. The Conversation (ibid.) ; Global Voices (op. cit.). ↩︎

  25. The Conversation (op. cit.). ↩︎

  26. The Conversation (ibid.). ↩︎

  27. The Conversation (ibid.). ↩︎

  28. GQ Afrique, « Yo Maps shines as the global ambassador of Zambian music », 7 décembre 2024. URL : https://gq.co.za/culture/entertainment/2024-12-07-yo-maps-shines-as-the-global-ambassador-of-zambian-music/ ↩︎

  29. Wikipedia, « Yo Maps ». URL : https://en.wikipedia.org/wiki/Yo_Maps ↩︎

  30. Zedify Online, « Yo Maps Breaks Records as Confirmation Hits 10 Million YouTube Views », 3 novembre 2024. URL : https://zedifyonline.com/yo-maps-breaks-records-as-fourth-song-hit/ ↩︎

  31. GQ Afrique (op. cit.). ↩︎

  32. UkaniManje.org, « Our Artists ». URL : https://ukanimanje.org/our-artists ↩︎

  33. The Conversation (op. cit.). ↩︎

  34. Lusaka Star, « ZAMBIA BIRTHS MUSIC GENRE ». URL : https://lusakastar.com/entertainment/zambia-births-music-genre ↩︎

  35. BBC Culture (op. cit.). ↩︎

  36. BBC Culture (ibid.). ↩︎

  37. BBC Culture (ibid.). ↩︎

  38. BBC Culture (ibid.). ↩︎

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