Ali Zamir

Biographie de Ali Zamir

Sur un kwasa-kwasa qui sombre entre Anjouan et Mayotte, une jeune fille de dix-sept ans sent les vagues l’emporter et, le temps d’un souffle, raconte sa vie en une seule phrase de trois cent dix-huit pages. Ce n’est pas la mort qui effraie le plus, c’est le silence qui va suivre. Cette scène d’ouverture – à la fois désespérée et d’une beauté qui tranche comme un couteau dans l’eau – introduit Anguille sous roche, le premier roman d’Ali Zamir, paru en 2016, et qui révéla au public francophone un écrivain venu de l’océan Indien.

En bref

Nom Ali Zamir
Naissance 7 janvier 1987, Mutsamudu, île d’Anjouan, Comores
Domaine Roman, conte, nouvelles
Langue d’écriture Français
Œuvres emblématiques Anguille sous roche (2016), Mon Étincelle (2017), Dérangé que je suis (2019), Jouissance (2022)
Distinctions Prix Senghor (2016), Mention spéciale du Prix Wepler (2016), Prix Mandela de Littérature (2017), Prix des Rencontres à Lire de Dax (2017), Prix Roman France Télévisions (2019)

Dates clés

Année Événement
1987 Naissance le 7 janvier à Mutsamudu, sur l’île d’Anjouan (Comores)
2005 Part au Caire boursier pour des études de lettres modernes
2008 Sa nouvelle Mangeuse de rat ! remporte le Grand Prix du département de Lettres françaises de l’Université du Caire
2010 Obtention du master en lettres modernes ; achèvement d’Anguille sous roche
2014 Nomme directeur de la Culture et des Affaires associatives de l’île d’Anjouan
2016 Publication de son premier roman, Anguille sous roche, chez les éditions Le Tripode ; Prix Senghor et mention spéciale du Prix Wepler
2017 Résidence d’écriture à Lattes ; publication de Mon Étincelle ; premier auteur résident de la résidence Montpellier Méditerranée Métropole
2019 Prix Roman France Télévisions pour Dérangé que je suis ; interview sur La Grande Librairie (France 5)
2022 Publication de Jouissance, son quatrième roman

Un lecteur à la bougie

Ali Zamir naît le 7 janvier 1987 à Mutsamudu, chef-lieu de l’île d’Anjouan, dans l’archipel des Comores. Son père, instituteur devenu par la suite conseiller pédagogique, et sa mère, femme au foyer, se séparent quand il est jeune. C’est son père qui l’accompagne dans son parcours scolaire, tandis que sa mère veille sur le quotidien. Très tôt, Ali Zamir développe une passion dévorante pour la lecture, une passion qui se joue d’obstacles ordinaires mais bien réels : sur l’île, les coupures d’électricité sont fréquentes, et il lit à la lueur d’une bougie. « Dès l’école primaire, je lisais, même sans électricité », confiera-t-il des années plus tard. Par les ressources de l’Alliance française, il découvre Victor Hugo (Notre-Dame de Paris, Les Misérables), Balzac, Flaubert, Sagan, puis, bien plus tard, Kafka, Camus et Le Clézio.

En 2005, il décroche une bourse et s’envole pour Le Caire, où il entreprend un master en lettres modernes à l’Université du Caire, qu’il terminera en 2010. La ville qu’il prend pour nouvelle maison se mue en laboratoire d’écriture. Il fréquente des écrivains comme Michel Butor ou Erik Orsenna, et c’est à partir de fin 2009 qu’il se lance dans la rédaction de son premier roman : Anguille sous roche. Il le termine en 2010.

Mais avant le roman, ce sont des nouvelles qui constituent son premier terrain d’expérimentation. Ses textes initiaux tournent autour du sida (« Roger et Rosine », « Karim l’invincible », « Une fille pas comme les autres »), et en 2008, sa nouvelle Mangeuse de rat ! remporte le Grand Prix du département de langue et littérature française de la Faculté des Lettres du Caire. C’est une première qui annonce un style audacieux, capable de s’attaquer aux tabous avec ironie et poésie.

Un phénomène littéraire

Pendant des années, Ali Zamir navigue entre écriture et engagement civil. De retour aux Comores en 2011, il occupe diverses fonctions publiques : professeur de français, conseiller municipal, chargé de mission au ministère, puis, en 2014, directeur de la Culture et des Affaires associatives de l’île d’Anjouan. Parallèlement, il est secrétaire général du Collectif du Patrimoine des Comores de 2014 à 2016. C’est au cœur de ces responsabilités qu’il signe son premier contrat d’édition.

En 2016, Anguille sous roche paraît aux éditions Le Tripode, dans la foulée duquel l’auteur devient une sensation de la rentrée littéraire. Le roman met en scène Anguille, une adolescente de dix-sept ans qui, abandonnée par son amant Vorace, embarque sur un kwasa-kwasa — ces barques clandestines qui sillonnent l’océan Indien pour rejoindre l’île de Mayotte, 101ᵉ département français. L’embarcation naufrage. La jeune femme, en train de sombrer, se remémore sa vie. Le roman tient en une phrase de 318 pages, un tour de force formel que Zamir défend comme un acte de liberté : « En littérature, il n’y a pas de frontières », dit-il dans un entretien à franceinfo. Le livre rencontre un succès à la fois populaire et critique, dépassant les 10 000 exemplaires vendus et se voyant comparer à Bonjour tristesse de Françoise Sagan.

Anguille sous roche remporte le Prix Senghor et la Mention spéciale du Prix Wepler en 2016, le Prix Mandela de Littérature et le Prix des Rencontres à Lire de Dax en 2017. Il est traduit en anglais (A Girl Called Eel, Jacaranda Books, 2019), en allemand et en néerlandais, et fait l’objet de plusieurs adaptations théâtrales. Emmanuel Macron le vante « sous la coupole de l’Académie française » en mars 2018, qualifiant l’œuvre de « récit éblouissant ». Télérama l’intègre à sa liste des meilleurs livres de 2016, tandis que la Fnac en fait l’un des seize romans qui ont fait l’année.

L’écrivain affirme : « J’écris non seulement pour communiquer mais surtout pour me libérer en donnant la parole à ceux qui ne l’ont pas. L’écriture est ma seule raison d’être. »

Entre révélation et constance

Mon Étincelle, publié en 2017, est né d’une résidence d’écriture de cinq mois offerte par Montpellier Méditerranée Métropole au musée archéologique de Lattara, à Lattes, près de Montpellier : Ali Zamir en est le premier auteur résident invité. Le roman, rédigé en trois mois, se lit comme un conte à la Mille et Une Nuits, où les voix se superposent et les histoires s’emboîtent. L’héroïne, Étincelle, voyage en avion de La Grande Comore à Anjouan, prise dans les turbulences, et raconte les histoires d’amour que lui murmuraient les souvenirs de sa mère. Les personnages portent des noms qui sont déjà des thèses : Douleur, Douceur, Efferalgan, Dafalgan, Vitamine, Calcium. Alain Mabanckou y voit « une des histoires d’amour les plus extraordinaires ». Le roman est finaliste du Prix Méditerranée des lycéens 2018 et retenu dans la sélection du Prix Carbet de la Caraïbe et du Tout-Monde.

Avec Dérangé que je suis (2019), Ali Zamir change de registre tout en conservant son ADN stylistique. Le roman raconte les mésaventures tragi-comiques d’un docker malchanceux sur le port de Mutsamudu, un homme au chariot rafistolé qui transporte des bagages pour vivre. Sa vie bascule quand il croise « une femme éblouissante ». Le ton oscille entre farce et drame, et la presse salue « l’invention verbale irrésistible » (L’Humanité) ou, pour Le Monde, cette « entreprise qui l’occupe depuis ses débuts : tordre, enfreindre, subvertir les règles de la langue française depuis ses franges méprisées ». Le prix Roman France Télévisions vient couronner l’œuvre en 2019, tandis que le roman est en lice pour le Grand prix RTL-Lire et le Grand prix du Roman Métis. L’auteur, invité de La Grande Librairie sur France 5, explique avoir voulu « prendre des figures fragilisées » pour être « le porte-parole de ceux qui n’ont pas la parole ». Le roman est traduit en anglais (Deranged As I Am, Fum d’Estampa Press, 2022).

Jouissance, paru en mai 2022, opère une rupture formelle encore plus radicale : le narrateur n’est plus un humain, mais un livre lui-même, un roman qui raconte sa vie malheureuse d’objet littéraire, jeté de poubelle en poubelle, relu avec des mains différentes, survolant des secrets, des coïts en bibliothèque, des arnaques, des reflets du Nouveau Détective. Le Matricule des anges le décrit comme « lyrique et trivial, allégorique et burlesque ». La Radio Télévision Suisse le désigne comme « l’une des lectures les plus étonnantes de ce printemps ».

Ali Zamir vit à Montpellier, dans le département de l’Hérault, où il travaille au service Patrimoine écrit et graphique du réseau des Médiathèques Montpellier Méditerranée Métropole. Il se décrit comme un écrivain « universel » : « Je suis un écrivain africain, mais je suis peut-être avant tout un écrivain universel : mon écriture brave les frontières. » Il aspire un jour à ouvrir des bibliothèques et des médiathèques sur l’île d’Anjouan.

Œuvres majeures

Œuvre Année Pourquoi c’est essentiel
Anguille sous roche 2016 Premiers romans d’un écrivain comorien : une jeune fille qui coule entre Comores et Mayotte raconte sa vie dans une phrase unique de 318 pages. Phénomène de la rentrée littéraire, traduit en plusieurs langues.
Mon Étincelle 2017 Conte-roman polyphonique où des personnages aux noms improbables (Douceur, Douleur, Efferalgan) se croisent dans les turbulences d’un vol entre les îles Comores. Finaliste du Prix Méditerranée des lycéens.
Dérangé que je suis 2019 Portrait tragi-comique d’un docker de Mutsamudu à la recherche d’un brin de chance. Prix Roman France Télévisions. Un roman qui tord la langue française tout en racontant la misère avec gaieté et crudité.
Jouissance 2022 Invention audacieuse : un roman qui se raconte lui-même, objet de chair et d’encre qui déambule dans les mains de ses lecteurs comme un clochard littéraire. Éloge du livre et du fait de lire.

Héritage et influence

Ali Zamir s’impose comme l’une des voix les plus singulières de la littérature francophone contemporaine. Son écriture, qui brouille les frontières entre roman, conte et poésie en prose, a séduit des lecteurs loin des circuits traditionnels de la « littérature africaine » — un étiquette que l’auteur récuse d’ailleurs. Sa langue, où les mots rares côtoient le registre familier, où la syntaxe elle-même semble onduler comme la mer, a inspiré des recherches universitaires, dont une thèse de 2024 à Sorbonne Université consacrée à la polyphonie de ses quatre romans. Les traductions anglaises, allemandes et néerlandaises de son œuvre témoignent d’une diffusion qui dépasse le cercle des lettrés.

Surtout, Ali Zamir a ouvert une brèche : un écrivain comorien qui parle de son archipel sans s’enfermer dans l’exotisme, qui pose en question les conventions littéraires sans les rejeter, et qui, venu d’une île aux électricités capricieuses, a fait de la langue française un instrument de liberté. Comme le résume Valérie Marin la Meslée dans Le Point : « La littérature est une chance de pouvoir accéder à l’impossible. »

Sources et références

  1. « Ali Zamir », Wikipédia en français, https://fr.wikipedia.org/wiki/Ali_Zamir, consulté le 18 octobre 2026.
  2. « Ali Zamir», Wikipedia (English), https://en.wikipedia.org/wiki/Ali_Zamir, consulté le 18 octobre 2026.
  3. « Ali Zamir », Île en île, https://ile-en-ile.org/zamir/, consulté le 18 octobre 2026.
  4. « Ali Zamir : « La littérature n’a pas besoin de passeports » », RFI, https://www.rfi.fr/fr/hebdo/20171006-ali-zamir-litterature-comores-francophonie-francais-conte-mabanckou, consulté le 18 octobre 2026.
  5. « “Anguille sous roche” d’Ali Zamir : « En littérature, il n’y a pas de frontières » », franceinfo, https://www.franceinfo.fr/culture/livres/roman/quot-anguille-sous-rochequot-d-039-ali-zamir-quot-en-litterature-il-ny-a-pas-de-frontieresquot_3340917.html, consulté le 18 octobre 2026.
  6. « ZAMIR ALI », Occitanie Livre & Lecture, https://www.occitanielivre.fr/annuaire/zamir-ali, consulté le 18 octobre 2026.
  7. « A mépriser le « verbe » Ali Zamir brûle le monde », Muzdalifa House, https://muzdalifahouse.com/2023/02/27/ali-zamir-a-mepriser-le-verbe-brule-le-monde/, consulté le 18 octobre 2026.
  8. « Jouissance », Institut du Monde Arabe, https://librairie.imarabe.org/9782370553249-jouissance, consulté le 18 octobre 2026.
  9. « Ali Zamir, « Jouissance » (Le Tripode) : Vivre livre », Livres Hebdo, https://www.remue.net/jouissance, consulté le 18 octobre 2026.
  10. « A Girl Called Eel », Jacaranda Books, https://shop.btpubservices.com/title/9781909762817, consulté le 18 octobre 2026.
  11. « Ali Zamir », Fum d’Estampa Press, https://www.fumdestampa.com/writers/alizamir, consulté le 18 octobre 2026.
  12. Nadjloudine, Abdel Fatah, La polyphonie dans “Anguille sous roche”, “Mon étincelle”, “Dérangé que je suis” et “Jouissance” d’Ali Zamir : approche énonciative et sémiostylistique, thèse, Sorbonne Université, 2024, http://theses.fr/2024SORUL068/document.