Idir

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Idir : la voix qui a porté la Kabylie jusqu’au monde entier

Le 25 octobre 1949, dans le village montagneux d’Aït Lahcène, près de Tizi-Ouzou, Hamid Cheriet voit le jour au cœur de la Grande Kabylie1. Sa vie bascule un soir de printemps 1973 : appelé en renfort de dernière minute à Radio Alger pour remplacer la chanteuse Nouara, il improvise, saute sur scène et chante “A Vava Inouva”. Ce titre, une berceuse kabyle écrite par le poète Mohamed Ben Hamadouche, va devenir l’hymne de millions de personnes à travers le monde. Cet étudiant en géologie qui se destinait à l’industrie pétrolière devient du jour au lendemain l’un des plus grands ambassadeurs de la musique kabyle et de la culture amazighe.

En bref

Nom complet Hamid Cheriet (kabyle : Ḥamid Ceryat)
Nom de scène Idir (kabyle : « vivre », « le vivant »)
Naissance 25 octobre 1949, Aït Lahcène, Tizi-Ouzou, Algérie
Décès 2 mai 2020, Paris, France
Domaine Musique kabyle, world music
Instruments Chant, guitare acoustique, flute, derbouka
Œuvres emblématiques “A Vava Inouva”, Identités, La France des couleurs
Labels Pathé Marconi, Blue Silver, Sony

Dates clés

Année Événement
1949 Naissance à Aït Lahcène, village de la Grande Kabylie
1973 Remplacement inopiné à Radio Alger, enregistrement de “A Vava Inouva”
1975 Installation à Paris, signature chez Pathé Marconi
1976 Sortie de l’album A Vava Inouva
1979 Sortie de Ay arrac nneɣ (« À nos enfants »)
1981-1991 Retrait de la scène pendant dix ans
1993 Retour avec Les Chasseurs de lumières, premiers concerts à New Morning et à l’Olympia
1995 Concert « Algérie la vie » avec Khaled pour la paix et la tolérance
1999 Album Identités avec Manu Chao, Zebda, Maxime Le Forestier
2007 La France des couleurs, album multiculturel
2017 Dernier album, Ici et ailleurs
2020 Décès à Paris à l’âge de 70 ans

De la géologie à la scène : un hasard qui change tout

Idir est le fils d’un paysan kabyle. Élevé par les Jésuites dans sa jeunesse, il entame des études de géologie, orienté vers une carrière dans le secteur pétrolier algérien. Mais la musique le taraude. Son nom de scène « Idir », emprunté au prénom que les parents kabyles donnent à un nouveau-né après qu’ils aient perdu un enfant, signifie « vivre » ou « le vivant ». C’est une façon douce de rappeler que la culture berbère ne doit jamais mourir.

En ce 1973, il se présente au studio de Radio Alger comme accompagnateur de Nouara, une chanteuse en vogue. Nouara annule. Sans hésitation, Idir prend la guitare et chante “A Vava Inouva”, un titre qu’il a composé pour elle. À la fin de l’émission, satisfait mais sans imaginer le déferlement à venir, il range sa guitare et retourne au village pour préparer son service militaire. Pendant ses deux années sous le drapeau, la chanson devient un tube national — la première chanson en langue kabyle à atteindre cette dimension.

Après le service militaire, il part s’installer à Paris en 1975, où le label Pathé Marconi lui propose un contrat. L’album homonyme A Vava Inouva paraît en 1976. Le disque comprend des berceuses aussi délicates que Assendu, mais le poids du succès international du titre phare se fait lourd : à chaque concert, le public réclame exclusivement “A Vava Inouva”.

Un tube planétaire qui a façonné une identité

“A Vava Inouva” inspire son texte d’un conte kabyle traditionnel — Le Chêne et l’Ogre — dont on retrouve des échos dans l’œuvre de Taos Amrouche. La chanson déroule une veillée hivernale dans les montagnes du Djurdjura2. Le refrain, dialogue entre une jeune fille et son père prisonnier d’une forêt peuplée d’ogres, est à la fois évocation des veillées kabyles et critique politique subtile de l’époque.

Le titre devient diffusé dans 77 pays et traduit en quinze langues. Le sociologue Pierre Bourdieu, qui a longuement étudié la Kabylie, qualifie Idir de « membre de chaque famille ». Le Monde évoque le titre en 1978 comme marqueur de l’entrée de la musique kabyle dans le monde de la world music. Pour Idir, le succès est un piège doré3. Il compose pour d’autres artistes, mais se sent piégé par son propre tube. Il disparaît de la scène de 1981 à 1991, laissant la place à des chanteurs plus politiquement engagés comme Ferhat et Matoub Lounès.

Le retour et les rencontres qui font l’histoire

En 1993, après un long procès contre son ancien producteur, Idir revient avec Les Chasseurs de lumières sur le label Blue Silver. Il y célèbre l’amour, la liberté et l’exil. La musique intègre des synthétiseurs aux côtés de la flute et de la derbouka, modernisant sans renier les racines. Il se produit à New Morning à Paris en février 1992, puis à l’Olympia en juin 1993.

Le véritable tournant intervient en 1999, avec Identités (label Sony, 1999). L’album réunit Manu Chao, Dan Ar Braz, Maxime Le Forestier, Gnawa Diffusion, Zebda, Gilles Servat, Geoffrey Oryema, l’Orchestre National de Barbes et Karen Matheson4.

En janvier 2018, après 38 ans d’absence, Idir revient chanter à Alger pour le nouvel an berbère Yennayer. Il était malade à l’époque, atteint de fibrose pulmonaire. Son fils Takoua le rejoint sur scène.

Ambassadeur de la culture berbère et chantre de la diversité

Idir n’est pas qu’un chanteur. C’est un militant de la cause kabyle et un ardent défenseur des droits culturels de sa communauté5. En juin 1995, il co-organise avec Khaled le concert « Algérie la vie » sur le terrain de Paris, rassemblant plus de 6 000 personnes pour célébrer la paix et la tolérance. En souvenir de Matoub Lounès, chanteur kabyle assassiné en 1998, Idir participe à un concert mémorial.

Dans ses dernières années, il soutient le mouvement Hirak en Algérie. En 2019, sur la Place de la République à Paris, il déclare au Journal du Dimanche : « J’ai tout aimé de ces manifestations : l’intelligence de cette jeunesse, son humour, sa détermination à rester pacifique ». Il ajoute, d’une honnêteté sans concession : « Atteint d’une fibrose pulmonaire, je sais de quoi je parle ».

Le 5 janvier 2018, son retour à Alger pour le Yennayer, invité par le gouvernement de Bouteflika, suscite des polémiques parmi les militants berbères les plus intransigeants. Mais Idir a toujours défendu sa liberté de mouvement. La journaliste Ghania Mouffok résume ainsi la force d’Idir : « Qu’il repose en paix, Allah Irahmou. »

Œuvres majeures

Œuvre Année Pourquoi c’est essentiel
“A Vava Inouva” 1976 Premier tube international d’un artiste maghrébin, traduit en 15 langues
Ay arrac nneɣ 1979 Second album, titre qui signifie « À nos enfants » : héritage kabyle transmis aux nouvelles générations
Les Chasseurs de lumières 1993 Retour triomphal, modernisation du son kabyle (synthétiseurs + derbouka)
Identités 1999 Album collaboratif star : Manu Chao, Zebda, Maxime Le Forestier, Orchestre National de Barbes
La France des couleurs 2007 Manifeste multiculturel avec Akhenaton, Tryo, Oxmo Puccino, Tiken Jah Fakoly
Ici et ailleurs 2017 Dernier album studio, n°12 du Top 50 français

Héritage

Idir a ouvert la voie à toute une génération d’artistes maghrébins. En tant qu’ambassadeur de la culture kabyle et amazighe, il a prouvé qu’un chanteur pouvait incarner sa terre natale sans s’enfermer. Sa musique — guitare acoustique, flute kabyle, derbouka — a introduit les sons de Kabylie dans la world music mondiale.

En mourant le 2 mai 2020, Idir laisse une empreinte qui traverse les générations. Le président algérien Abdelmadjid Tebboune l’a salué comme « un monument » de l’art algérien6. Mais c’est peut-être dans les villages kabyles, où les grands-mères continuent de chanter ‘A Vava Inouva’ à leurs petits-enfants, que son héritage est le plus vivace.

“A Vava Inouva” n’est pas seulement une chanson. C’est un pont entre les mondes, un cri de résistance douce, et le souvenir éternel des veillées kabyles autour du feu d’hiver.

Sources et références


  1. France Culture (RFI), Idir et A Vava Inouva, l’histoire de la berceuse kabyle qui a fait le tour du monde, 2020. ↩︎

  2. World Music Central, Artist Profiles: Idir par Angel Romero, consulté le 30 octobre 2026. ↩︎

  3. AllMusic, Idir — Biography, Discography, Albums & Expert Reviews par Caspar Salmon, consulté le 30 octobre 2026. ↩︎

  4. Jeune Afrique, Algérie : A Vava Inouva d’Idir, histoire d’un hymne, 2020. ↩︎

  5. France Musique (RFI), Le chanteur Idir, légende de la musique kabyle, est mort, 2020. ↩︎

  6. Le Monde, Le chanteur Idir, l’un des principaux ambassadeurs de la chanson kabyle, est mort, 2020. ↩︎