Biographie

Malavoi : quatre violons, mille rythmes

En 1972, dans le quartier populaire des Terres-Sainvilles à Fort-de-France, cinq jeunes musiciens décident d’une chose qui parait simple en apparence : redonner sa place à la musique martiniquaise que la jeunesse délaisse pour le compa haïtien et la salsa cubaine. Le résultat, plus de cinquante ans plus tard, est un son inconfondable. Personne avant Malavoi n’avait imaginé d’habiller la biguine, la mazurka et le quadrille — ces danses héritées de l’époque des foulards et du madras — d’arrangements en quatre violons, de percussions qui rebondissent et de touches de jazz. Ce groupe est devenu, avec Kassav’, l’ambassadeur mondial de la culture musicale antillaise.

En bref

Nom du groupe Malavoi
Origine Fort-de-France, Martinique
Genre Zouk, biguine, musique antillaise
Période d’activité 1972 – aujourd’hui
Fondateurs Emmanuel « Mano » Césaire (violon), Jean-Paul Soïme (violon), Christian de Negri (violon), Denis Dantin (batterie), Marcel Rémion (basse)
Figures marquantes Paulo Rosine (piano, direction artistique), Ralph Thamar (chant), Pipo Gertrude (chant)
Titre emblématique « Caressé moin »
Distinctions Maracas d’Or, bande originale de Rue Cases-Nègres

Dates clés

Année Événement
1972 Fondation du groupe à Fort-de-France par cinq musiciens du quartier des Terres-Sainvilles
1978 Premier album Malavoi avec Ralph Thamar au chant
1981 Renaissance du groupe sous la direction artistique de Paulo Rosine
1983 Album Zouel, succès international ; Printemps de Bourges et festival de Carthagène ; Maracas d’Or
1983 Composition de la musique du film Rue Cases-Nègres d’Euzhan Palcy
1985 Entrée chez le label international WEA ; Olympia (Paris)
1987 Premier concert au Zénith de Paris devant 4 000 spectateurs
1988 Départ de Ralph Thamar ; arrivée de Pipo Gertrude au chant
1992 Album Matebis et collaborations avec les grands noms caribéens
1993 Décès de Paulo Rosine ; Jean-Paul Soïme prend la direction du groupe
2009 Album Pep la et retour de Ralph Thamar
2013 Malavoi symphonique, concert aux 40 ans au Zénith de Paris
2020 Album Masibol, hommage aux femmes puissantes de Martinique
2022 Célébration des 50 ans de carrière (La Cigale, Bordeaux, Marseille, Fort-de-France)

Les origines : des Terres-Sainvilles aux rythmes oubliés

Au début des années 1970, la musique martiniquaise est en perte de vitesse. Les jeunes écoutent le compa haïtien, la salsa cubaine et le jazz américain. Les vieilles danses — biguine, mazurka, quadrille — sont considérées comme désuètes. Or, à la même époque, l’identité politique antillaise se réveille et la musique devient un vecteur de la revendication culturelle.

C’est dans ce contexte que cinq amis du quartier des Terres-Sainvilles à Fort-de-France décident de jouer ensemble. Emmanuel « Mano » Césaire, Jean-Paul Soïme et Christian de Negri — trois violonistes —, Denis Dantin à la batterie et Marcel Rémion à la basse, forment un ensemble qui puise dans la mémoire musicale de l’île. Tous ont joué dans un groupe d’écoliers au lycée Schoelcher, les « Merry Lads », et ont suivi des cours à l’école de musique Colette Franz dans les années 1950.

Le groupe se nomme Malavoi — à la fois variété de canne à sucre et nom d’une rue sur l’île de Gorée, port d’embarquement des esclaves africains vers les Amériques. Un choix poétique et politique, qui relie la plantation martiniquaise au grand drame atlantique.

Dès ses débuts, Malavoi reprend des airs antillais parfois centennaires et leur insuffle une énergie neuve. Salsa, jazz, influences brésiliennes et africaines se mêlent aux rythmes traditionnels. Le succès est immédiat sur l’île : plus un bal ne se passe sans le groupe. Bientôt, la formation s’enrichit de cuivres — trombones et saxophone de Bib Monville — et du pianiste Paulo Rosine, qui va devenir l’âme musicale du projet. Les chanteurs se relaient : Pierre Pastel, Maurice Marie-Louise, Raymond Mazarin, Pierre Jabert, Julien Constance. Tous travaillent parallèlement à une autre activité ; le succès les amène progressivement au statut professionnel.

Renaissance et consécration

En 1978, Malavoi sort son premier album homonyme sur le label Georges Debs. La voix qu’on y entend, sensuelle et puissante, appartient à Ralph Thamar, l’un des plus grands chanteurs des Antilles. Le disque rencontre un franc succès, mais le groupe ressent une contradiction : il se nourrissait de reprises et oublie ses propres compositions. Las de jouer toujours la même chose, il cesse toute activité en 1978. Un dernier bal a lieu au Lamentin, puis silence.

La renaissance intervient en 1981. Paulo Rosine, désormais leader, a une idée ambitieuse : remplacer les cuivres par quatre violons (Denis Dantin étant remplacé par Philippe Porry) et un violoncelle tenu par Jean-José Lagier. Avec congas, bongos, basse, batterie et piano, Malavoi retrouve sa forme définitive. Un grand concert au Centre martiniquais d’action culturelle scelle le retour.

Le nouvel album, La Belle Époque, marque un tournant esthétique. Le duo Thamar / Alie délivre « Caressé moin », un titre qui s’impose très vite comme l’un des classiques absolus de la chanson antillaise. Zouel (1983) confirme le succès : le groupe se produit au Printemps de Bourges et au festival de Carthagène, et reçoit le Maracas d’Or.

La même année, la cinéaste haïtienne Euzhan Palcy confie à Malavoi la bande originale de Rue Cases-Nègres — le film fondateur de la réalisatrice, qui remportera le César du meilleur premier film en 1984. La musique du groupe accompagne l’histoire de José, enfant martiniquais élevé par sa grand-mère dans la canne à sucre des années 1930. Le film bat E.T. au box-office martiniquais, et la notoriété du groupe s’étend à toute la communauté antillaise de France.

Vers 1985, Malavoi signe chez WEA et monte sur la scène de l’Olympia. En 1987, c’est le Zénith, devant 4 000 personnes. Les tournées s’enchaînent : Brésil, Canada, Nouvelle-Orléans, Japon, Moscou. Malavoi et Kassav’ deviennent les deux piliers de la musique antillaise mondiale. À la différence de Kassav’ et son zouk électronique, Malavoi conserve un son ancré dans les racines instrumentales.

Tournants, deuils et renouveaux

Le chanteur Ralph Thamar quitte le groupe en 1988 pour une carrière solo. Il est remplacé par Pierre-Michel « Pipo » Gertrude, dont la voix large et généreuse s’adapte au répertoire déjà écrit. Un nouvel album, Jou Ouve (1988), est le dernier chez WEA. L’année suivante, Malavoi rejoint CBS (futur Sony Music) et découvre le Japon, où il triomphe.

Le 31 janvier 1993, le groupe subit un coup terrible : Paulo Rosine meurt d’un cancer à l’âge de 45 ans. Pianiste, compositeur, arrangeur, il n’avait jamais quitté son poste de fonctionnaire à la préfecture, travaillant la nuit sur les partitions. Son décès bouleverse la Martinique. Le 30 avril, Malavoi et des centaines d’artistes lui rendent hommage au Palais des Sports de Paris. Jean-Paul Soïme prend la direction de l’ensemble.

Les années 1990 voient Malavoi explorer de nouvelles voies. Matebis (1992) — titre créole signifiant « école buissonnière » — réunit un chapelet de collaborations avec les plus grandes voix caribéennes : Jocelyne Beroard (Kassav’), Edith Lefel, Tanya Saint-Val, Kali, Beethova Obas. L’album, enregistré au Bataclan en 1993 et 1998, témoigne d’un groupe ouvert qui sert de tremplin à toute une génération d’artistes antillais. Suivent An Manniman (1994), She She (1996), construit autour des souvenirs d’une vieille femme martiniquaise, puis Marronnage (1999), qui évoque la fuite des esclaves vers les hauteurs de l’île.

Nicol Bernard (percussions) et José Privat (piano) deviennent les piliers de la nouvelle formation, aux côtés de membres fondateurs qui persistent — Jean-Paul Soïme, Christian de Negri, Marcel Rémion — et de jeunes revenus comme Philippe Porry. Dédé Saint-Prix, percussions de bambou et flûte traditionnelle, contribue à ces disques. Les tournées ne cessent jamais : États-Unis, Europe, Amérique latine, Asie. Le groupe enregistre plusieurs albums live, dont Malavoi au Zénith (1987) et Live au Bataclan.

Cinquante ans de scène

Au tournant des années 2000, Malavoi connaît une nouvelle phase créative. Souch’ (2008) et Pep la (2009) voient le retour de Ralph Thamar au chant, après vingt ans d’absence. Oliwon (2016), sous la direction de Nicol Bernard, fait inviter des voix de la nouvelle génération — Valérie Louri, Emeline Michel, Kolo Bart — à interpréter les titres du répertoire. Masibol (2020) — mot créole évoquant la femme puissante — est un album de dix titres composés par Nicol Bernard et arrangés par Jacky Bernard, avec Ralph Thamar toujours au chant, un hommage aux femmes de Martinique.

En mai 2022, Malavoi fête ses 50 ans de carrière par trois concerts en métropole : Bordeaux, Marseille et La Cigale à Paris le 21 mai. La compilation 50 ans de concerts (live remaster 2023) rappelle que le groupe continue de tourner et d’enregistrer. Pipo Gertrude reste le chanteur emblématique, tandis que Jean-Paul Soïme, Christian de Negri, Marcel Rémion et Philippe Porry tiennent ensemble une formation qui a traversé cinq décennies sans jamais renoncer à son identité.

Discographie essentielle

Album Année Pourquoi c’est essentiel
La Belle Époque 1981 Tournant esthétique : Paulo Rosine supprime les cuivres, concentre le son sur quatre violons et un violoncelle ; c’est le « vrai » Malavoi qui naît.
Zouel 1983 « Caressé moin », chanté par Ralph Thamar et Marie-José Alie, devient le titre référence de la chanson antillaise ; le groupe débute sa carrière internationale.
Case à Lucie 1986 Troisième album chez WEA, il prouve que Malavoi, malgré le phénomène zouk de Kassav’, reste fidèle à ses racines instrumentales.
Matebis 1992 Huit grands noms des Antilles passent par le studio ; l’album est une vitrine et un pont générationnel.
Live au Zénith 1987 4 000 spectateurs parisiens capturent l’énergie brute du groupe — une référence vivante.
Marronnage 1999 Exploration de la mémoire de l’esclavage et de la fuite vers les montagnes ; un disque-miroir de l’histoire caribéenne.
Pep la 2009 Retour de Ralph Thamar au chant après 20 ans.
Masibol 2020 Dernier album studio : hommage aux femmes fortes de Martinique, porté par Nicol Bernard.

Héritage et influence

Malavoi a façonné le paysage musical antillais bien plus longtemps que la plupart de ses contemporains. Le groupe a servi de laboratoire à des voix devenues solistes reconnues : Dédé Saint-Prix, Edith Lefel, Ralph Thamar, et des dizaines de musiciens qui ont traversé la formation sans en sortir anonymes. On retrouve dans les enregistrements de Malavoi l’ADN de tout ce qui est venu après — du zouk raciné aux musiques créoles actuelles.

Sa particularité : être à la fois un groupe populaire qui fait danser les bals de quartier et une formation de haute précision avec des arrangements en quatre violons dignes d’une chambre. Kassav’ a inventé le zouk électronique ; Malavoi a prouvé qu’on pouvait faire danser le monde entier avec des violons, des congas et du bambou. Plus de cinquante ans après leur première répétition aux Terres-Sainvilles, le son Malavoi reste aussi net qu’au premier jour.

Sources et références

  1. « Malavoi », RFI Musique, https://www.rfi.fr/fr/musique/20220804-malavoi, consulté le 21 octobre 2025.
  2. « Malavoi », Wikipédia (EN), https://en.wikipedia.org/wiki/Malavoi, consulté le 21 octobre 2025.
  3. « Notice de collectivité Malavoi », BnF — Bibliothèque nationale de France, https://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb139048082, consulté le 21 octobre 2025.
  4. « Artist Profiles: Malavoi », World Music Central, https://worldmusiccentral.org/artist-profiles-malavoi/, consulté le 21 octobre 2025.
  5. « Malavoi — Biography », AllMusic, https://www.allmusic.com/artist/malavoi-mn0000738045, consulté le 21 octobre 2025.
  6. « Musiques — Mort de Paul Rosine », Le Monde, http://www.lemonde.fr/archives/article/1993/02/02/musiques-mort-de-paul-rosine_3920651_1819218.html, consulté le 21 octobre 2025.
  7. « Malavoi », AZ Martinique, https://www.azmartinique.com/en/all-to-know/celebrities/malavoi, consulté le 21 octobre 2025.
  8. « Sugar Cane Alley / Rue Cases-Nègres », Berlinale Retrospective 2023, https://www.berlinale.de/en/2023/programme/202314763.html, consulté le 21 octobre 2025.
  9. « Malavoi — RFI Musique (archive) », Internet Archive, https://web.archive.org/web/20060603001907/http:/www.rfimusique.com/siteEn/biographie/biographie_6035.asp, consulté le 21 octobre 2025.
  10. « Dédé Saint-Prix — Biography », AllMusic, https://allmusic.com/artist/d%C3%A9d%C3%A9-st-prix-mn0000815459, consulté le 21 octobre 2025.

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