Antilles françaises (Guadeloupe, Martinique)

Musique des Antilles françaises : gwo ka bélé zouk — culture créole.

Langues : français, créole guadeloupéen et martiniquais.

Des tambours d’esclaves aux hits mondiaux : l’histoire musicale des Antilles françaises

En 1985, le groupe Kassav’ lâche Zouk-La-Sé sèl médikaman nou ni et crée un phénomène planétaire : zouk, des salles de concert en Amérique du Sud aux clubs de Tokyo, en passant par l’Afrique de l’Ouest. Trente-cinq ans plus tard, le shatta né dans les quartiers de Fort-de-France fait trembler les charts français, et la gwo ka moderne voyage à Paris, Los Angeles et Berlin. Deux îles, Guadeloupe et Martinique, ont porté une musique qui a conquis le monde et continue de se réinventer.

Des tambours interdits aux rythmes de la liberté

Le gwo ka (ou gwoka), la musique traditionnelle de la Guadeloupe, trouve ses racines au XVIIe siècle, dans les plantations sucrières 1. Les esclaves africains construisaient leurs tambours avec des tonneaux de viande salée ou de vin, d’où le nom — gros-quart, devenu gwo ka en créole 2. Malgré l’interdiction du Code Noir, cette musique était un moyen de fuite, d’évasion et de communication : la langue créole et le tambour étaient les seules armes que possédaient les déportés pour conserver leur identité 3.

Au-delà-mer, le bèlè martiniquais, lui aussi né de l’esclavage, se caractérise par une polyrythmie complexe où le tambour tanbou dé bonba dialogue en temps réel avec le danseur, qui improvise ses pas au centre de la lawonn (le cercle des spectateurs) 4. Pendant des siècles, le gwo ka et le bèlè ont circulé dans les swaré léwòz (soirées traditionnelles) et les kout tanbou (représentations informelles), loin des regards de l’administration coloniale 5.

Le saviez-vous ? Le gwoka a été inscrit en 2014 sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’UNESCO 6. Cette reconnaissance est une première pour une pratique culturelle issue de l’esclavage en France.

Les précurseurs : quand la musique antillaise conquiert Paris

Au tournant du XIXe et du XXe siècle, un nouvel art surgit en Martinique : la biguine, une musique syncopée née à Saint-Pierre, alors surnommée le « petit Paris des Antilles » 7. Fusion de danses européennes (mazurka, valse, polka) et de rythmes africains, la biguine est portée par la clarinette, le banjo et le trombone 8.

L’éruption de la montagne Pelée en mai 1902 détruit Saint-Pierre. L’exil des musiciens vers Fort-de-France, puis vers la métropole, donne à la biguine un nouveau continent. Le clarinettiste Alexandre Stellio (1885-1939) en devient l’ambassadeur absolu 9. Installé à Paris dans l’entre-deux-guerres, il enregistre une soixantaine de titres et fixe les codes de la biguine classique. En 1931, à l’Exposition coloniale internationale, son orchestre se produit au pavillon de la Guadeloupe devant des milliers de visiteurs : c’est l’apogée de la biguine à Paris.

Le mythique Bal nègre de la rue Blomet (33 rue Blomet, Paris 15e), surnommé ainsi par le poète surréaliste Robert Desnos, accueille dès 1924 un public bigarré : Antillais, artistes, écrivains, artistes de l’après-guerre viennent y danser la biguine et le jazz 10. Ernest Léardée, Moune de Rivel, Léona Gabriel : ces musiciens — hommes et femmes — façonnent une scène créole parisienne qui influencera toutes les générations suivantes 11.

De la biguine au zouk : la révolution des années 1970-1980

La biguine perd de son éclat après 1945, concurrencée par le jazz et les musiques américaines. Mais la tradition ne disparaît pas : elle irigue la musique antillaise en filigrane, prête à renaître 12.

Dans les années 1960, des pionniers comme Gérard Lockel (1928-2023) en Guadeloupe réinvestissent le gwo ka avec des instruments modernes — guitare, saxophone, trompette — créant le gwo ka modèn 13. Lockel publie en 1981 un Traité de gwo ka modèn qui devient la référence de cette musique, et s’engage dans la cause indépendantiste guadeloupéenne 14.

En Martinique, le groupe Malavoi (du nom d’une variété de canne à sucre) fonde en 1972 un son unique mêlant biguine, mazurka créole, salsa et jazz, porté par les violons de Mano Césaire 15. Leur album Shé Shé (1986) est un tournant, et ils ouvrent la voie à la génération suivante.

Mais c’est Kassav’ qui change la donne. Formé en 1979 par Jacob Desvarieux et Pierre-Édouard Décimus, le groupe mêle cadence-lypso haïtienne, rythmes antillais et production parisienne moderne. Love and Kadance (1979) inaugure le zouk. Yélélé (1985) explose avec Zouk-La-Sé sèl médikaman nou ni, un tube planétaire qui fait danser du Brésil à la Thaïlande, de l’Afrique de l’Ouest à l’Europe 16. Le zouk — fast-kanre — devient le premier genre caribéen d’envergure mondiale.

Les vedettes actuelles : tradition et nouvelle vague

Aujourd’hui, la scène musicale des Antilles françaises est en effervescence. Plusieurs mouvements se croisent :

En Guadeloupe, la gwo ka moderne porte des artistes comme Sonny Troupé, master multi-instrumentiste qui fusionne ka drum et sampler avec son groupe Expéka 17. Célia Wa, flûtiste et chanteuse formée à l’école George Troupé de Sainte-Anne, mêle gwoka et soul sur son album Wastral (2023) 18. Eugène Neighbours (Martinique) combine bèlè traditionnel et électronique sur Wouj Vè Nwè Dialektics, hommage à Césaire, Fanon et Mona 19.

Le shatta, né au début des années 2010 dans le quartier de Volga-Plage à Fort-de-France, s’est imposé comme le genre le plus en vogue de la Caraïbe francophone 20. Issu du dancehall jamaïcain, le shatta se distingue par ses basses puissantes (98-100 BPM), son son minimal et festif. PSK et Danthology en sont les pionniers ; une nouvelle vague de femmes artistes — Maureen, Jahlys, Meryl, Shannon — porte le genre au-delà de l’île. Maureen a décroché son premier album Queen et collaboré avec Kalash sur le tube Laptop, certifié diamant en France 21. Jahlys vient de signer chez Universal Music Publishing France 22.

Le bouyon, né à la Dominique entre Martinique et Guadeloupe, atteint lui aussi les sommets du hit-parade français : le titre Alpha de Damso et Kalash (certifié diamant) et KONGOLESE SOUS BBL de Théodora (certifié platine) s’inspirent directement de ce rythme 23. L’artiste guadeloupéen 1T1 incarne la nouvelle génération du bouyon 24.

Enfin, le label parisien Oioji Records, fondé en 2024 par le producteur Cris « As Valet » Davidas, fédère une diaspora créative : Rickysoul (Gwokhouse), Queen Ci (biguine-house), Kwamé « Fenyan » Ba, Mano D’Ishango 25. La génération née dans les années 1990-2000 fait de ses racines antillaises une arme de création contemporaine.

Défis et perspectives : entre héritage et modernité

La scène antillaise fait face à un paradoxe : comment préserver un héritage sans l’exposer au folklore ? Le gwo ka traditionnel, encore souvent méprisé comme mizik a vié nèg (« musique de vieux nègres ») jusqu’aux années 1960, connaît aujourd’hui une reconnaissance institutionnelle sans précédent 26. Mais cette reconnaissance risque de ritualiser des pratiques vivantes 27.

À l’inverse, le shatta et le bouyon, nés dans les quartiers populaires, peinent à obtenir le même soutien institutionnel. Ces genres, pourtant exportés avec succès en métropole, restent majoritairement indépendants et auto-financés 28. Les jeunes artistes de Guadeloupe et Martinique construisent leur avenir sur les réseaux sociaux, les plateformes de streaming et les réseaux de la diaspora, plus que sur les circuits officiels 29.

Pour autant, les signes sont encourageants : le label Oioji Records, les rééditions de jazz antillais sur Bandcamp, la montée en puissance des femmes artistes shatta au niveau international — autant de signaux que la musique des Antilles françaises n’a pas fini de surprendre le monde 30. Un peu comme le tambour d’esclave qui, né d’un tonneau de viande salée, fait aujourd’hui vibrer les festivals de jazz de Montreux et les clubs de Berlin.

Sources


  1. François Bensignor, Les Musiques du monde, Larousse, 2002, p. 46-47. ↩︎

  2. UNESCO, « Le gwoka : musique, chants, danses et pratique culturelle représentatifs de l’identité guadeloupéenne », Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité, 2014. https://ich.unesco.org/fr/RL/le-gwoka-musique-chants-danses-et-pratique-culturelle-representatifs-de-l-identite-guadeloupeenne-00991 ↩︎

  3. « Gwoka », Wikipédia, consulté le 21 octobre 2026. https://fr.wikipedia.org/wiki/Gwoka ↩︎

  4. Peter Manuel & Michael Largey, Caribbean Currents: Caribbean Music from Rumba to Reggae, 3ᵉ éd., Temple University Press, 2016, p. 46-47. ↩︎

  5. Ministère de la Culture, « Le gwoka, un pilier culturel de la Guadeloupe ». https://www.culture.gouv.fr/thematiques/patrimoine-culturel-immateriel/vivre-le-patrimoine-culturel-immateriel/reportages/le-gwoka-un-pilier-culturel-de-la-guadeloupe ↩︎

  6. UNESCO, Décision 9.COM 10.17, 2014. https://ich.unesco.org/fr/decisions/9.COM/10.17 ↩︎

  7. « Histoire de la biguine : Stellio, le Bal nègre et le Paris des années 1930 », Coeur en Musiques, juillet 2026. https://www.coeurenmusiques.fr/article/histoire-biguine-antilles-paris-alexandre-stellio-bal-negre-blomet-leona-gabriel-1920-1930 ↩︎

  8. Smithsonian Folkways, Au Bal Antillais: Creole Biguines from Martinique, 1929-1939. https://folkways.si.edu/au-bal-antillais-creole-biguines-from-martinique-early-recordings-of-caribbean-dance-music/ ↩︎

  9. « Alexandre Stellio », Wikipédia, consulté le 21 octobre 2026. https://fr.wikipedia.org/wiki/Alexandre_Stellio ↩︎

  10. INA, « Ernest Léardée ou le roman de la biguine, histoire du Bal nègre ». https://fresques.ina.fr/danses-sans-visa/fiche-media/Dasavi00602/ernest-leardee-ou-le-roman-de-la-biguine-histoire-du-bal-negre-rue-blomet.html ↩︎

  11. « Histoire de la biguine », op. cit. Coeur en Musiques. ↩︎

  12. Andy Thomas, « The Sound of Guadeloupe and Martinique Today », Bandcamp Daily, 21 octobre 2024. https://daily.bandcamp.com/scene-report/guadeloupe-and-martinique-music ↩︎

  13. Gérard Lockel, Gwo Ka Modènn, 2011. https://www.gwoka.org/le-moderne.html ↩︎

  14. « Gérard Lockel », Wikipédia, consulté le 21 octobre 2026. https://fr.wikipedia.org/wiki/G%C3%A9rard_Lockel ↩︎

  15. « Malavoi », Wikipédia, consulté le 21 octobre 2026. https://en.wikipedia.org/wiki/Malavoi ↩︎

  16. « Kassav’ », Wikipédia, consulté le 21 octobre 2026. http://en.wikipedia.org/wiki/Kassav ↩︎

  17. Andy Thomas, op. cit. Bandcamp Daily. ↩︎

  18. Célia Wa, Wastral, 2023. https://cliawa.bandcamp.com/album/wastral ↩︎

  19. Eugène Neighbours, Wouj Vè Nwè Dialektics, Oioji Records, 2024. https://oiojirecords.bandcamp.com/album/wouj-v-nw-dialektics ↩︎

  20. « Comment le shatta a-t-il émergé en Martinique », France Info Outre-mer, 24 juin 2026. https://la1ere.franceinfo.fr/comment-le-shatta-a-t-il-emerge-en-martinique-avant-de-conquerir-une-nouvelle-generation-1709968.html ↩︎

  21. Billboard France, « Shatta, bouyon : les Antilles influencent les plus gros hits du moment », 1ᵉʳ avril 2025. https://fr.billboard.com/shatta-bouyon-les-antilles-influencent-les-plus-gros-hits-du-moment/ ↩︎

  22. France Info Outre-mer, « Meryl, Jahlys, Maureen, Shannon… », 25 octobre 2025. https://la1ere.franceinfo.fr/martinique/meryl-jahlys-maureen-shannon-une-nouvelle-generation-de-chanteuses-martiniquaises-s-impose-sur-la-scene-musicale-caribeenne-et-internationale-1636186.html ↩︎

  23. Billboard France, op. cit. ↩︎

  24. RFI, « 1T1, l’une des voix du bouyon nouvelle génération aux Antilles », 19 mai 2025. https://www.rfi.fr/fr/podcasts/couleurs-tropicales/20250519-1t1-l-une-des-voix-du-bouyon-nouvelle-g%C3%A9n%C3%A9ration-aux-antilles ↩︎

  25. Andy Thomas, op. cit. Bandcamp Daily. ↩︎

  26. Freddy Marcin, « Le gwoka à l’heure de l’Unesco : entre reconnaissance et interpénétration culturelle », in Musiques noires, Camion blanc, 2016, p. 253-276. ↩︎

  27. Jean-Claude Nelson (Soley Nwè), cité dans Marcin, op. cit. ↩︎

  28. France Inter, « Zoom Zoom Zen : le shatta », 29 janvier 2026. https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/zoom-zoom-zen/zoom-zoom-zen-du-jeudi-29-janvier-2026-3127434 ↩︎

  29. World Music Central, « Artist Profiles: Kali », consulté le 21 octobre 2026. https://worldmusiccentral.org/artist-profiles-kali ↩︎

  30. France Inter, op. cit.; RFI, op. cit.; Bandcamp Daily, op. cit. ↩︎

Carte — Antilles françaises (Guadeloupe, Martinique)

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