Tunisie

Musique tunisienne

Langues : arabe (off.), berbère, français.

Histoire musicale de la Tunisie

La Tunisie, petit pays du Maghreb à la croisée de la Méditerranée, porte en son sein l’une des scènes musicales les plus stratifiées et les plus surprenantes du monde arabe. Depuis les noubas — suites vocales héritées d’Al-Andalus — jusqu’au metal prog-tunisien, en passant par le chant révolutionnaire d’Emel Mathlouthi et l’électro expérimentale de Deena Abdelwahed, la musique tunisienne ne cesse de recomposer son identité. Comment un territoire de 1,3 million de km² est-il devenu un creuset insoupçonné ?

Un héritage andalou sauvegardé par la science

Le malouf, terme qui signifie familier en arabe tunisien, est la pierre angulaire de la musique classique tunisienne. Cet art musical est arrivé sur les rives nord-africaines au XIIe siècle, lorsque les communautés andalouses chassées de la péninsule Ibérique ont fait de Tunis leur refuge 1. Après quatre siècles dans la ville blanche de Tunis, ces traditions ont absorbé les influences ottomanes venues d’Istanbul au XVIIIe siècle, créant un répertoire dont le nom même — al-musiqa al-andalusiyya — rappelle les origines hispano-musulmanes 2.

Jusqu’au début du XXe siècle, le malouf survivait dans des ensembles populaires réduits, jouant aux noces et aux circoncisions avec des instruments comme l’oud tunisien, le rabab et le bendir. Mais l’arrivée de la colonisation française en 1881 frappe durement les expressions culturelles autochtones 3.

C’est alors qu’intervient une figure hors norme : le baron Rodolphe d’Erlanger (1872-1932), musicologue allemand naturalisé français, qui s’installe à Tunis en 1910 et consacre le reste de sa vie à sauver le malouf de l’oubli. En collaboration avec Ali al-Darwish d’Alep, il rédige un traité monumental en six volumes qui pose les fondations théoriques du genre 4. En 1934, il co-fonde avec des intellectuels tunisiens l’association La Rachidia, véritable conservatoire populaire qui standardise le répertoire et forme la première génération de musiciens certifiés 5.

Le saviez-vous ? Le premier Congrès de musique arabe s’est tenu au Caire en 1932, réunissant les élites musicales du monde arabe. D’Erlanger, trop malade pour s’y rendre, a néanmoins joué un rôle central dans l’organisation, et ses travaux ont influencé la musique arabe à travers le monde 6.

1938-1970 : la radio, les pionniers et les voix légendaires

La création de Radio Tunis en 1938 change tout. Pour la première fois, des voix tunisiennes atteignent des auditeurs qui ne fréquentent pas les cercles raffinés de la médina. La radio offre un salaire, une reconnaissance et une audience panafricaine à des artistes qui deviennent instantanément des icônes 7.

Cheikh El Afrit (1880-1939), issu de la communauté juive de Tunis, est l’un des premiers stars enregistrées : entre 1928 et 1938, il laisse un catalogue de chansons en arabe tunisien qui restera une référence 8. Saliha (1914-1958), née dans le Kef, monte sur la scène du Théâtre municipal de Tunis lors de l’inauguration de la radio, et devient l’une des plus grandes voix du répertoire tunisien 9. Ali Riahi (1900-1967), chanteur et compositeur d’origine turque, façonne un style personnel mêlant malouf et influences orientales égyptiennes, et enregistre des dizaines de disques pour Columbia et Pathé.

Hédi Jouini (1909-1990) prolonge le mouvement. Compositeur prolifique auteur de plus de 1 070 chansons et 56 opérettes, il transpose les mélodies tunisiennes vers des harmonies latines et des arrangements orchestraux modernes, créant un pont entre le malouf traditionnel et la chanson légère 10.

Côté populaire, le mezwed — littéralement ajouté en arabe tunisien, du nom de l’instrument à anche qui le domine (une sorte de cornemuse en peau de chèvre) — s’impose comme la musique des campagnes et des classes laborieuses. Joué aux fêtes villageoises, il est souvent associé à des danses en transe. Des chanteurs comme Heddi Habbouba et Salah Farzit en font, dans les années 1960-70, un genre respecté et enregistré 11.

Le malouf lui-même, pourtant en decline durant le protectorat, survit grâce au soutien d’État qui fait de lui, après l’indépendance en 1956, un emblème de l’identité nationale.

L’après-indépendance : bouillonnement et stars panarabes

L’indépendance tunisienne (1956) ouvre une décennie de renaissance culturelle. La Rachidia forme de nouveaux talents, dont
Khemaïs Tarnane, poète et chanteur qui compose sur les textes de Mahmoud Bourguiba et Jalaleddine Naccache 12. Lotfi Bouchnak
(né en 1954), issu du quartier populaire du Halfaouine à Tunis, intègre l’institution en 1969 et étudie l’oud sous Ali Sriti. Sa
voix de ténor, comparée par la presse à Pavarotti, le propulse sur les scènes arabes : il se produit régulièrement à l’Opéra du
Caire à partir de 1992 et devient l’ambassadeur UN pour la paix en 2004 13. Curieusement, sa carrière croise le metal moderne
en 2019, il prête sa voix au groupe Myrath sur le titre Mersal, fusionnant tarab et guitares distordues 14.

Saber Rebaï (né en 1967), lui, fusionne les rythmes du malouf avec la production pop arabe contemporaine. En 2000, son titre Sidi Mansour devient un phénomène culturel panarabe et est classé 8e meilleure chanson pop arabe du XXIe siècle par Rolling Stone 15.

La Tunisie exporte aussi des voix féminines exceptionnelles. Thekra (1966-2003), née à La Marsa, monte sur la scène du Festival de Carthage en 1983 et devient, en quelques années, la « princesse du tarab » — ce style de chant arabe qui transporte l’auditeur par l’intensité émotionnelle — avec des titres comme Wehyati Andak et Al Asami 16. Elle meurt assassinée au Caire en novembre 2003, un drame qui endeuille la scène musicale arabe.

La Tunisie pousse aussi des artistes à l’international : F.R. David (Elli Robert Fitoussi, 1955-2017) habite Paris et conquiert le monde entier en 1982 avec Words (Don’t Come Easy), un tube planétaire qui reste le plus gros succès international d’un artiste né tunisien 17.

Jazz, oud et fusion : la Tunisie dans la conversation mondiale

Dans les années 1990, deux Tunisiens placent leur pays sur la carte du jazz international. Anouar Brahem (né en 1957), oudiste formé au Conservatoire de Tunis, signe avec le label allemand ECM Records en 1986. Son premier album, Maqam, mêle les modes arabo-andalous à la sobriété du jazz scandinave. Dave Holland, contrebassiste de Miles Davis, enregistre avec lui sur Thimar (1999) 18. Brahem est salué comme magicien de l’oud, capable d’extraire des sonorités du vieux luth qui ne ressemblent à rien d’autre.

Dhafer Youssef (né en 1967 à Téboulba, village côtier), issu d’une lignée de muezzins, part pour l’Europe en 1990 et fonde son univers entre le jazz, l’électro et le soufisme. Son album Electric Sufi (2001) combine oud, voix et rythmiques électroniques avec Will Calhoun du Sugar Hill Gang. Diwan of Beauty and Odd (2016), enregistré au Sear Sound Studio de New York, est acclamé par la critique pour son utilisation des mesures asymétriques 19. Il tourne régulièrement avec des figures comme Zakir Hussain, Nguyên Lê et Marcus Miller.

Côté orchestre, El Azifet, fondé en 1992 par la violoniste et cheffe Amina Srarfi, reste l’un des rares ensembles féminins au monde intégralement composé de musiciennes. Il interprète le malouf et les mouachah — poèmes en arabe classique du XIIe siècle — sur les scènes de Paris, New York et Le Caire 20.

Révolution, rap et expérimentation : la nouvelle vague

La révolution tunisienne de 2011 marque un tournant. Emel Mathlouthi (née en 1982) chante Kelmti Horra (« Ma parole est libre ») place Habib Bourguiba en pleine manifestation. La vidéo devient virale. L’album éponyme (2012), paru chez Harmonia Mundi, est salué internationalement ; Ensen (2017) reçoit une mention de meilleure piste nouvelle de Pitchfork 21. Elle devient l’égérie de la révolution, et son dernier album, Mra (2024), explore les liens entre le corps féminin et la nature.

Le hip-hop tunisien, avec des artistes comme Balti, JenJoon, Samara et Tchiggy, exploite les mêmes thèmes de révolte et d’identité. Deena Abdelwahed (née au Qatar, élevée à Tunis) crée en 2017 l’EP Klabb (qui signifie rage en arabe tunisien), mêlant rythmes nord-africains et sonorités électroniques sombres. Basée à Toulouse, elle est programmée à Sónar, CTM Festival et aux Transmusicales de Rennes, et sa tête de lecture est devenue l’icône de l’électro maghrébine contemporaine 22.

Le metal progresse aussi : Myrath, formé en 2001 par Malek Ben Arbia, fusionne riff de metal progressif et mélodies tunisiennes. L’album Shehili (2019), avec sa collaboration avec Lotfi Bouchnak, illustre ce dialogue improbable entre un ténor classique et un ampli distordu 23.

Et le malouf revit ? La réponse est oui. Dorsaf Hamdani (née en 1971), docteure en musicologie de la Sorbonne et ancienne chanteuse de l’Opéra du Caire, est revenue s’installer à Tunis en 2020 après quinze ans en France. Elle interprète les divas arabes — Oum Kalthoum, Fairuz, Asmahan — avec un répertoire puriste qu’elle renouvelle constamment 24. Plus jeune encore, Dhiaeddine Maknine (né en 2005) se produit au festival de Bruxelles en 2021 et a reçu le prix du meilleur spectacle au festival de Testour en 2026. À 21 ans, il maîtrise l’oud, le rabab, la kammanja et la darbouka, incarnant une génération qui refuse de réduire le patrimoine à une vitrine muséale 25.

La musique tunisienne, longtemps présentée comme un héritage figé, est aujourd’hui un écosystème vivant : la tradition ne l’étouffe pas, elle la stimule.

Sources


  1. Davis, Ruth, « Ma’luf and Tunisian Identity », in Music in Tunisia: Contemplating musical life under the French protectorate, 2019. URL : https://doi.org/10.4135/9781483317731.n744 ↩︎

  2. AllMusic, « Music of Tunisia », 2024. URL : https://en.wikipedia.org/wiki/Music_of_Tunisia ↩︎

  3. « Contemplating musical life in Tunisia under the French protectorate», in Musical Life in North Africa, transcript-open.de, 2023. URL : https://www.transcript-open.de/pdf_chapter/9783839446676/9783839446676-007/9783839446676-007.pdf ↩︎

  4. Pasler, Jann, « Baron Rodolphe d’Erlanger and the transcription of Tunisian music », Revue de musicologie, vol. 84, no 2, 1998. ↩︎

  5. « La musique tunisienne », Wikipédia fr, dernière modification septembre 2026. URL : https://fr.wikipedia.org/wiki/Musique_tunisienne ↩︎

  6. Poché, Jean-Michel, « Le premier Congrès de musique araise du Caire (1932) », in Music in Tunis: History, Culture, and Geography, SAGE International Encyclopedia of Music and Culture, 2019. URL : https://doi.org/10.4135/9781483317731.n744 ↩︎

  7. Pasler, Jann, « Tunisian Music and Musicians on Radio-Tunis P.T.T. », Ethnomusicology, vol. 53, no 2, 2009. URL : https://escholarship.org/uc/item/84g2w0sz ↩︎

  8. « History of Arabic Song: The Best of Cheikh El Afrit », Apple Music. URL : https://music.apple.com/us/album/history-of-arabic-song-the-best-of-cheikh/384774989 ↩︎

  9. Wikipédia, « Saliha (chanteuse) », dernière modification. URL : https://en.wikipedia.org/wiki/Saliha_(singer) ↩︎

  10. Wikipédia, « Hédi Jouini », dernière modification. URL : https://en.wikipedia.org/wiki/Hédi_Jouini ↩︎

  11. Wikipedia, « Mezwed », dernière modification. URL : https://en.wikipedia.org/wiki/Mezwed ↩︎

  12. « Évolution de la musique tunisienne », Scribd, 2024. URL : https://fr.scribd.com/document/715583969/Patrimoine-Musical-Tunisien ↩︎

  13. « The artist is a witness of his time – Lotfi Bouchnak », Arab America, 2019. URL : https://arabamerica.com/the-artist-is-a-witness-of-his-time-lotfi-bouchnak ↩︎

  14. Myrath, album Shehili (2019), Saphir Records. ↩︎

  15. Rolling Stone, « The 50 Best Arabic Pop Songs of the 21st Century », 2024. ↩︎

  16. « Zekra – 20th anniversary of her passing », MusiFlo, 28 novembre 2023. URL : https://musiflo.com/2023/11/28/zekra-20th-anniversary-of-her-passing/ ↩︎

  17. « F.R. David », Wikipédia, dernière modification. URL : https://en.wikipedia.org/wiki/F.R._David ↩︎

  18. « Anouar Brahem and the Art of the Oud », NPR Studio 4A, 17 novembre 2002. URL : https://www.npr.org/2002/11/17/845031/anouar-brahem-and-the-art-of-the-oud ↩︎

  19. Chrysler, Ivan, « BBC Awards for World Music 2006 », BBC Radio 3, 2006. URL : https://www.bbc.co.uk/radio3/worldmusic/a4wm2006/a4wm_dhaffer.shtml ↩︎

  20. Britannica, « El-Azifet », dernière mise à jour. URL : https://www.britannica.com/topic/El-Azifet ↩︎

  21. Pitchfork, « Review: Emel Mathlouthi – Ensen », 2017. ↩︎

  22. « Bidoun Mix 2: Deena Abdelwahed », Bidoun, 2017. URL : https://next.bidoun.org/articles/bidoun-mix-2-deena-abdelwahed ↩︎

  23. « Tunisian Progressive Metal Band Myrath Announce Shehili », AtomSplitter PR, 2019. URL : https://atomsplitterpr.com/tunisian-progressive-metal-band-myrath-announce-shehili-release-date/ ↩︎

  24. « Dorsaf Hamdani : une voix jeune au service du malouf », LaPresse.tn, 24 octobre 2026. URL : https://lapresse.tn/2026/10/24/dhiaeddine-maknine-une-voix-jeune-au-service-du-malouf ↩︎

  25. « Dhiaeddine Maknine : une voix jeune au service du malouf », LaPresse.tn, 24 octobre 2026. URL : https://lapresse.tn/2026/10/24/dhiaeddine-maknine-une-voix-jeune-au-service-du-malouf ↩︎

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