Madagascar

Musique malgache

Langues : malgache (off.), français.

Histoire de la musique malgache

Depuis les accents cristallins d’une zithère en bambou jouée sous la mangrove de Nosy Be jusqu’aux danseurs qui ferment les yeux sur la scène du Glacier, à Antananarivo, la musique de Madagascar traverse trois continents — Austronesie, Afrique, Europe — depuis plus d’un millénaire. Cette île de 587 000 km², située à 400 kilomètres au large de Mozambique, abrite une diversité musicale que l’UNESCO a reconnue en 2023 avec l’inscription de la hira gasy au patrimoine culturel immatériel de l’humanité, et en 2025 avec celle du tsapiky1. Pourtant, à l’heure du streaming et de TikTok, le salegy — genre binaire à 150 pulsations qui fait vibrer la jeunesse malgache depuis les années 1970 — reste confiné aux frontières de l’île. Comment une musique aussi riche tarde-t-elle à conquérir le monde ?

Des navigateurs polynésiens au haut-parleur colonial (jusqu’en 1960)

Les premiers habitants de Madagascar arrivent entre le IIIe et le VIIe siècle sur des pirogues à balancier venues d’Indonésie. Avec eux, une forme primitive de valiha, zithère en bambou qui devient l’instrument national2. La valiha — 22 cordes tendues sur un tube de bambou — est aujourd’hui la marque de fabrique sonore de l’île. Plus tard, au XVIe siècle, des marchands arabes et des navigateurs portugais introduisent la guitare, qui se décline sous les formes locales du kabosy et du mandoliny3. Les colonisateurs français, présents de 1896 à 1960, amènent le piano et les hymnes chrétiens, qui se fondent dans la tradition vocale polyphonique des hauts plateaux Merina4.

Cette culture syncrétique se cristallise dans la hira gasy, spectacle théâtral qui mêle chant, danse et éloquence en malgache (kabary). Issu des hauts plateaux au XVIIIe siècle, ce genre a servi de canal de communication entre les rois Merina et leur peuple avant d’être repris par l’administration coloniale — si bien que les troupes de hira gasy étaient exemptées du travail forcé5. Les parodies politiques, les leçons de morale et les danses s’y enchaînent. La tradition vit toujours : une cinquantaine de troupes parcourent chaque année les fêtes locales6.

À la fin du XIXe siècle, les compositeurs de la cour d’Antananarivo commencent à mixer les harmonies européennes avec les ritmes malgaches, créant un répertoire de compositions sacrées et laïques qui fascine les ethnologues du début du XXe siècle7.

Le salegy surgit des plages du nord (1950-1990)

Comme beaucoup de genres africains, le salegy, cette danse trinaire effrénée sur pied qui fait tressaillir les dancefloors de l’île, émerge au tournant des années 19508. Ses racines sont les antsa, chants de pâturage polyphoniques des Sakalava du nord-ouest. Un groupe de jeunes musiciens d’Antsiranana (Diego-Suarez) commence à le jouer sur batterie, basse et accordéon électrique, accélérant le tempo jusqu’au vertige9. Des bands comme l’Orchestra Liberty et, dans les années 1970, les Los Matadores et Les Players expérimentent les premiers blends entre rythmes côtiers et structures occidentales10.

C’est alors qu’intervient Eusèbe Jaojoby, né le 29 juillet 1955 dans un village près de Sambava11. Ce fils de famille sakalava grandit en chantant les hymnes de l’église catholique et les chants folkloriques des fêtes du mois de lune. Venu découvrir Antsirabe à 15 ans, puis Antananarivo, il rejoint en 1972 le groupe de residency des Los Matadores, dans une boîte de nuit coloniale12. C’est au sein de ce groupe qu’il commence à improviser des chants sur les interludes de rhythm and blues — « des chants de pâtres transposés sur une rythmique occidentale »13.

En 1987, Jaojoby contribue à la première compilation salegy de l’histoire, Les Grands Maîtres du Salegy. La piste “Samy Mandeha Samy Mitady” devient un phénomène national. Un quotidien déclare : « Roi du salegy »14. Le genre, jusque-là cantonné au nord-ouest de l’île, s’exporte à toute l’île, puis au-delà. De 1994 à 2004, Jaojoby parcourt les festivals WOMAD, WOMEX, Abidjan, Paris15. En 1998, il reçoit le prix Artiste de l’année à Madagascar, est nommé ambassadeur de bonne volonté du Fonds des Nations unies pour la population, et compose une chanson sur le port du préservatif16.

Le salegy va prospérer pendant plus de deux décennies, porté par des figures comme le chanteur Tianjama, auteur de “Soanada” et de “Donia Regarega”, et ses groupes Liberty qui sillonnent le pays17. Dans les années 1990, Mily Clément, Fenoamby, Bilo, Dr JB et ses Jaguars donnent au salegy quelques-uns de ses plus beaux titres18.

Le saviez-vous ? En 2012, l’album Mila Anao de Jaojoby a été classé parmi les dix meilleurs albums internationaux de l’année par NPR19. Le journaliste d’Afropop Banning Eyre le décrit ainsi : « Il a dépoussiéré le salegy et l’a libéré de son image de musique primitive qui ne servait qu’à soulager les paysans épuisés par leurs labours. »20

Mahaleo et le rock des indépendants (1972-2000)

Alors que le salegy galvanise le nord-ouest, un autre courant transforme la musique malgache à partir des hauts plateaux. En mai 1972, pendant les rotaka — manifestations étudiantes contre le président Philibert Tsiranana[¹²], un groupe de sept lycéens d’Antsirabe, menés par Dama (Zafimahaleo Rasolofondraosolo), improvisent un concert en réponse directe aux violences policières21. Un journaliste de télévision leur demande de préciser leur nom. L’un d’eux répond sans réfléchir : Mahaleo, que l’on traduit le plus souvent par libre22.

Leur musique emprunte à l’acoustic folk, au mouvement protest song et aux traditions multiples de l’île, tout en citant le hainteny, forme traditionnelle de poésie indirecte23. Ils composent plus de 300 chansons en quatre décennies et deviennent ce qu’Afropop appelle le groupe malgache le plus populaire de tous les temps24. En 2007, Mahaleo devient le premier groupe malgache à se produire au prestigieux Olympia de Paris25.

Leur fondateur Dama est aussi un militant actif du développement durable et de la solidarité — il a fondé une ONG, l’association Tanandrazana, et construit une bibliothèque communautaire à Moramanga26.

De l’export world music aux réseaux sociaux (1990-2024)

Dans les années 1990 et 2000, la vague world music occidentale découvre Madagascar. Des virtuoses comme le joueur de valiha Rajery27, le guitariste D’Gary28 et la chanteuse valiha Mama Sana29 exportent la musique malgache vers de nouveaux publics. Le groupe Tarika, dirigé par Hanitra, devient le phénomène international : en 2001, la revue Time le classe parmi les dix meilleures formations du monde30. Après le 11 septembre, le groupe se retire, mais Hanitra fonde Tarika Be en 2005 pour continuer le chemin31.

De l’autre côté de la Manche, dans les bal poussières — fêtes rurales de plusieurs jours où la musique ne s’arrête pas — le tsapiky, genre du sud-ouest de l’île, gagne en densité32. Ce rythme rapide et électrique, mêlant guitare électrique, batterie et accordéon, est inscrit au patrimoine immatériel de l’UNESCO en 202533. Le groupe Damily, fondé par le guitariste Teta, en est le pilier. La chanteuse Gany Gany, membre de Damily, affirme : « La musique peut jouer un rôle important dans le développement économique du pays34. »

L’avènement de YouTube et Facebook a profondément transformé la scène. La jeune génération — Tence Mena, qui mélange salegy et coupé-décalé35, Vaiavy Chila, « princesse du salegy »36, Black Nadia, « reine du coupé-décalé malgache »37 — utilise les réseaux sociaux comme plateforme de diffusion première. Elles chantent l’indépendance féminine, dénoncent les violences conjugales38, et exportent un style qui, paradoxalement, ne traverse pas les frontières : la rythmique ternaire du salegy et du tsapiky reste incompréhensible pour les oreilles habituées à la mesure binaire39.

En 2024, l’artiste Yetoon, 20 ans, a remporté un concours organisant des concerts de taille internationale à Antananarivo40. « De ma chambre, au Palais des Sports, je vois le chemin parcouru », dit-il41. La prochaine génération monte.

Sources


  1. UNESCO, « Hiragasy, a performing art of the Central Highlands of Madagascar », Reference 01740, inscription 2023. URL : https://ich.unesco.org/en/RL/hiragasy-a-performing-art-of-the-central-highlands-of-madagascar-01740 ↩︎ ↩︎

  2. Wikipedia, « Music of Madagascar », consulté le 25 octobre 2024. URL : https://en.wikipedia.org/wiki/Music_of_Madagascar ↩︎ ↩︎

  3. Ibid. ↩︎

  4. Wikipedia, « Culture of Madagascar », consulté le 25 octobre 2024. URL : https://en.wikipedia.org/wiki/Culture_of_Madagascar ↩︎

  5. UNESCO, « Hiragasy », ibid.1 ↩︎

  6. Wikipedia, « Hiragasy », consulté le 25 octobre 2024. URL : https://en.wikipedia.org/wiki/Hiragasy ↩︎

  7. Wikipedia, « Music of Madagascar », ibid.2 ↩︎

  8. The World from PRX / Afropop Worldwide, « Go inside salegy, the music that dominates Madagascar », par Banning Eyre, 18 décembre 2014. URL : https://theworld.org/stories/2014/12/18/afropop-bullshit ↩︎

  9. Wikipedia, « Eusèbe Jaojoby », consulté le 25 octobre 2024. URL : https://en.wikipedia.org/wiki/Eus%C3%A8be_Jaojoby ↩︎ ↩︎ ↩︎

  10. Ibid. ↩︎

  11. Ibid. ↩︎

  12. Ibid. ↩︎

  13. Zomaré Magazine, cité dans Wikipedia, ibid.9 ↩︎

  14. Ibid. ↩︎

  15. Ibid. ↩︎

  16. Ibid. ↩︎

  17. RFI Musique, « Madagascar, sous la bannière du salegy », 12 février 2021. URL : https://www.rfi.fr/fr/musique/20210212-madagascar-sous-la-banni%C3%A8re-du-salegy ↩︎

  18. Ibid. ↩︎

  19. Wikipedia, « Eusèbe Jaojoby », ibid.9 ↩︎

  20. Afropop Worldwide / Boris Paillard et Morgan Greenstreet, « The Songs of Malagasy Women: Their Side of the Story », 8 mars 2024. URL : https://www.afropop.org/articles/women-of-malagasy-music-2 ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎

  21. Wikipedia, « Mahaleo », consulté le 25 octobre 2024. URL : https://en.wikipedia.org/wiki/Mahaleo ↩︎ ↩︎

  22. Ibid. ↩︎

  23. Last.fm, « Mahaleo », consulté le 25 octobre 2024. URL : https://last.fm/music/Mahaleo/+wiki ↩︎

  24. Wikipedia, « Mahaleo », ibid.21 ↩︎

  25. Ibid. ↩︎

  26. Ibid. ↩︎

  27. Afropop Worldwide, ibid.20 ↩︎

  28. Ibid. ↩︎

  29. World Music Central, « Artist Profiles: Mama Sana », consulté le 25 octobre 2024. URL : https://worldmusiccentral.org/2019/07/05/artist-profiles-mama-sana/ ↩︎

  30. Hanitra Rasoanaivo, cité dans Joanna Złotowska, « “Go With the Flow”. Madagascar Artists Facing the Challenges of the Modern Times », 2024. ↩︎ ↩︎

  31. Ibid. ↩︎

  32. Afropop Worldwide / Boris Paillard, ibid.20 ↩︎

  33. UNESCO, « Tsapiky, rhythm and musical style characteristic of the South-West region of Madagascar », Reference 02272, inscription 2025. URL : https://ich.unesco.org/en/RL/tsapiky-rhythm-and-musical-style-characteristic-of-the-south-west-region-of-madagascar-02272 ↩︎

  34. Fanja Andriamanantena, cité dans Złotowska, ibid.30 ↩︎

  35. Afropop Worldwide / Boris Paillard, ibid.20 ↩︎

  36. Ibid. ↩︎

  37. Ibid. ↩︎

  38. Ibid. ↩︎

  39. Ibid. ↩︎

  40. RFI Afrique-Économie, « À Madagascar, des concerts d’artistes de renommée pour construire l’industrie locale », 3 juillet 2025. URL : https://www.rfi.fr/fr/podcasts/afrique-%C3%A9conomie/20250703-%C3%A0-madagascar-des-concerts-d-artistes-de-renomm%C3%A9e-pour-construire-l-industrie-locale ↩︎

  41. Ibid. ↩︎

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