Somalie

Musique de Somalie

Langues : somali (off.), arabe.

Histoire musicale de la Somalie

Sur les plages de Lido, où les eaux turquoises de l’océan Indien caressent un sable blanc, les touristes italiens venaient danser en 1978 au club Al-Uruba, face à un groupe qui jouait du funk africain à la James Brown avec des paroles en somali1. À quelques kilomètres, à l’hôtel Juba, un autre groupe, Dur-Dur, faisait frétiller les dancefloors avec un mélange de disco, de rock psychédélique et de mélodies Bollywood2. C’était Mogadiscio, la Perle de l’océan Indien, avant la guerre.

Aujourd’hui, quand le monde pense à la Somalie, il imagine la piraterie, l’insécurité, la famine. Mais les 10 000 cassettes sauvées dans les caves de Hargeisa racontent une autre histoire : celle d’un pays qui, dans les années 1970 et 1980, inventait un son hybride aussi unique qu’avant-gardiste, mêlant traditions pastorales et influences mondiales, et qui aujourd’hui, dans la diaspora et sur les plages de son ancien capital, recommence à danser3.

Un sol où la parole fait la musique

Avant même l’apparition des instruments électrifiés, la Somalie cultivait une tradition poétique millénaire. La poésie somalie, souvent accompagnée de musique, traite de l’amour, de la politique, de la guerre et de la vie des nomades. Les pastoraux se concurrençaient la nuit autour des troupeaux de chameaux avec des performances de chants et de claquettes4.

L’instrument central est l’oud, une luth arabe sans frettes qui réunit le son de tous les autres instruments traditionnels5. Les cordophones somalis comme le shareero et le madhuube complètent ce paysage sonore, tout comme les percussions ashiko et les tables6. Le dhaanto, chant folklorique ancestral du clan Ogaden, se joue sans instrument — claquettes et piétinement rythmé — et précède même le reggae jamaïcain selon certains musiciens7.

Le saviez-vous ? L’explorateur marocain Ibn Battuta débarque à Mogadiscio en 1331, un an après la conquête de Grenade par les Espagnols, et décrit la ville comme le port le plus riche et le plus puissant d’Afrique de l’Est, un carrefour où les marchés arabes, persans, indiens et chinois s’épanouissent8.

Les précurseurs : balwo, oud et pionnières (1940-1980)

La musique populaire somalie moderne commence avec le balwo, un style né au début des années 1940 sous l’impulsion d’Abdi Sinimo, dont l’innovation et la passion pour la musique ont révolutionné la scène9. Ce style a donné naissance à la heelo, une évolution plus dansante10.

La figure la plus vénérée est Abdullahi Mohamed Mahmoud, surnommé « Qarshe » (le Père de la musique somalie). Il introduit le kaban — un autre mot pour l’oud — comme instrument d’accompagnement des chants somalis, créant ainsi un son moderne intégrant mélodie et tradition11. Son rôle est reconnu comme fondateur, à l’égal de ceux qui ont lancé la highlife au Ghana12.

Côté oud, le maître incontesté est Ismael Hudeide (1928-2020), surnommé le « roi de l’oud ». Né en Somalie, élevé au Yémen, il y apprend le luth arabe avant de devenir le musicien le plus populaire de son pays. Sa performance en 1975 à la Maison de la culture à Paris et sa collaboration avec le label italien Dischi Ricordi en font l’ambassadeur mondial de la musique somalie13.

Pendant ce temps, les femmes émergent progressivement dans un pays profondément conservateur. Khadija Abdullahi Daleys (1935-2018), connue comme la « mère de la musique somalie », enregistre en 1963 l’un des premiers disques du pays, ce qui, dans une Mogadiscio profondément conservatrice, est une révolution14.

L’âge d’or : Mogadiscio disco (1970-1991)

En 1969, le général Mohammed Siad Barre prend le pouvoir dans un coup d’État sans effusion de sang. Son régime — d’abord allié à l’Union soviétique, puis basculant vers les États-Unis en 197715 — nationalise l’industrie musicale mais, paradoxalement, stimule une efflorescence culturelle sans précédent16.

L’éducation passe de 5 à 24 % d’alphabétisation. Les lycées deviennent des institutions artistiques. Des écoles produisent des groupes devenus légendaires17. Mogadiscio pulse : l’hôtel Al-Uruba, l’hôtel Juba, le Théâtre national attirent une jeunesse affamée de nouvelles sonorités18.

Iftiin Band installe sa résidence à l’Al-Uruba et joue du funk polyrythmique, de la soul et du reggae19. Waaberi Band, sous l’égide du théâtre national, exprime le nationalisme avec des titres comme Oktoobar waa tee, waa tumaa ? (« Qu’est-ce qu’octobre, qu’est-ce que c’est ? »), hymne scolaire qui raconte les événements somalis de ce mois20. Dur-Dur Band, créée en 1981 par Abdillahi Ujeeri et Eise Dahir Qasim, fusionne dhaanto, rock psychédélique et mélodies Bollywood, et devient le groupe le plus populaire21.

Les femmes dominent cette scène. « C’était une époque miraculeuse. Les gens sont devenus ouverts d’esprit. Ils ont réalisé que c’était la culture somalie et qu’ils nous admiraient », explique Khadra Daahir, chanteuse et ancienne athlète22. Hibo Nuura se souvient : « Je n’ai fait face à aucune discrimination en tant que femme, pas un seul épisode de négativité23. »

L’exil et les archives sauvées (1991-2020)

En 1988, les bombardements aériens sur le Nord — la région d’Hargeisa, surnommée la Dresden d’Afrique23 — précèdent l’effondrement du régime Barre en 1991 et plongent le pays dans une guerre civile qui dure encore. Les musiciens fuient : vers Djibouti, l’Éthiopie, le Kenya, puis l’Europe et les États-Unis24.

L’armée aérienne somalie bombarde la radio Hargeisa pour empêcher son utilisation par la rébellion. Mais des opérateurs radio enterrent des milliers de cassettes25. Celles-ci sont envoyées à Djibouti et en Éthiopie pour les mettre en sécurité. Quarante ans plus tard, elles constituent l’archive de 10 000 enregistrements du Red Sea Cultural Foundation à Hargeisa26.

Le label Ostinato Records, avec le chercheur Nicolas Sheikholeslami, numérise ces archives et publie Sweet As Broken Dates: Lost Somali Tapes from the Horn of Africa en 2017, nominé aux Grammy Awards27. « Les Somalis sont très conscients du pouvoir de leur musique et de leur culture, mais le monde entier doit le savoir », dit Vik Sohonie28.

Diaspora, rap et nouvelle vague (2000-2026)

La diaspora somalie est l’une des plus riches culturellement au monde. Elle compte des foyers à Minneapolis (la plus grande communauté somalie des États-Unis)29, au Royaume-Uni, à Toronto, à Nairobi, à Dubaï.

K’naan (né Keinan Abdi Warsame en 1978 à Mogadiscio) fuit la guerre en 1990 avec sa famille pour Toronto. Il devient rappeur, artiste et militant, remporte trois Juno Awards, et son titre “Wavin’ Flag” devient le hymne officieux de la Coupe du monde 201030. En 2023, il publie “Refugee”, « pour renverser le sens du mot réfugié et en faire quelque chose que les gens porteront fièrement »31.

Au milieu des années 2010, Liban Noah, manager de Dur-Dur basé à Londres, recense les survivants du groupe. Le bassiste Ujeeri vit aux États-Unis, le chanteur Qomal en Éthiopie, le clavier Karama à Londres. En 2011, ils jouent à Southall, puis tournent en Europe. En 2024, la Dur-Dur Band Int. se produit au Barbican Centre de Londres32. En 2018, le label Analog Africa réédite Volume 1 et Volume 2; les membres d’origine reçoivent des royalties pour la première fois33.

Le rap somalie, longtemps stigmatisé par les conservateurs34, explose dans les années 2020. Sharma Boy (né en 1998 à Mogadiscio) mélange poésie somalie traditionnelle et hip-hop, accumule 130 millions de vues YouTube et reçoit un prix du président de Djibouti35. Freek, Somali-UAE, est le premier à performer du drill rap en arabe36. Hanad Bandz (né en Somaliland, élevé au Canada) cumule 30 millions de vues pour “Sameeyn”37 — l’hymne global de la jeunesse somalie, à l’ère TikTok.

Autres figures montantes : Isma IP, Didi Naji, Lil Baliil, Suldaan Seeraar (le « roi de la musique somalie » de 33 ans)38. Le genre dhaanto retrouve ses lettres de noblesse, et l’amapiano pénètre le rap somalie39.

Un avenir qui danse

En 2024, Hargeisa propose des soirées à 15 dollars dans son unique club live, Hiddo Dhawr, décoré en tente nomade traditionnelle40. Mogadiscio reconstruit son Théâtre national41. Les jeunes Somalis de Minneapolis, Stockholm et Londres écoutent Hanad Bandz, Sharma Boy et Dur-Dur. « Notre rêve est de ramener le groupe à la maison un jour », dit Liban Noah42.

La musique somalie n’a pas survécu à la guerre. Elle l’a anticipée, enregistrée, enterrée, redécouverte et reconstruite. De l’oud de Hudeidi aux basses 808 de Hanad Bandz, d’Iftiin à Dur-Dur, de Mogadiscio à Londres, c’est une histoire d’hybridité et de résistance — et c’est celle, peut-être, qui résumera le mieux la Somalie du XXIᵉ siècle43.

Sources


  1. BBC News, « Somalia’s lost tapes revive musical memories », 26 août 2017. URL : https://www.bbc.co.uk/news/world-africa-40966656 ↩︎

  2. Hyphen, « The unstoppable story of the Dur-Dur Band », 2 décembre 2024. URL : https://hyphenonline.com/2024/12/02/dur-dur-band-barbican-london/ ↩︎

  3. Al Jazeera, « Uncovering Somalia’s forgotten music of the 1970s », 18 août 2017. URL : https://www.aljazeera.com/features/2017/8/18/uncovering-somalias-forgotten-music-of-the-1970s ; RFI, « Music tells the story of Somali culture before the war », 13 octobre 2017. URL : https://www.rfi.fr/en/africa/20171013-music-teling-best-concise-story-what-was-happening-somali-culture-war ↩︎

  4. Ronnie Graham, Stern’s Guide to Contemporary African Music (Zwan Publications, 1988), pp. 256-257. Cité dans le skill sterns-guide-african-music, référence references/somalia.md. ↩︎

  5. Ibid. ↩︎

  6. Open WIKI, « Music of Somalia ». URL : https://owiki.org/wiki/Music_of_Somalia ↩︎

  7. BBC News (2017) — cf. note 1 ; RFI (2017) — cf. note 3 ↩︎

  8. Al Jazeera (2017) — cf. note 3 ↩︎

  9. Wikipedia, « Music of Somalia ». URL : https://en.wikipedia.org/wiki/Music_of_Somalia ; Open WIKI (2017) — cf. note 6 ↩︎

  10. Wikipedia (2024) — cf. note 9 ↩︎

  11. Wikipedia (2024) — cf. note 9 ↩︎

  12. Ronnie Graham, Stern’s Guide to Contemporary African Music (1988) — cf. note 4 ↩︎

  13. Harvard Loeb Music Library, « Hudeidi, the Somali King of Oud », 6 mai 2021. URL : https://archive.blogs.harvard.edu/loebmusic/2021/05/06/hudeidi-the-somali-king-of-oud-another-sad-casualty-of-covid-19/ ↩︎

  14. NPR, « Khadija Abdullahi Daleys, Mother of Somali Music, Dies at 82 », 16 janvier 2018. URL : https://www.npr.org/2018/01/16/578247196/khadija-abdullahi-daleys-mother-of-somali-music-dies-at-82 ↩︎

  15. Al Jazeera (2017) — cf. note 3 ↩︎

  16. BBC News (2017) — cf. note 1 ; Al Jazeera (2017) — cf. note 3 ↩︎

  17. Al Jazeera (2017) — cf. note 3 ↩︎

  18. BBC News (2017) — cf. note 1 ↩︎

  19. Hyphen (2024) — cf. note 2 ↩︎

  20. BBC News (2017) — cf. note 1 ↩︎

  21. Hyphen (2024) — cf. note 2 ↩︎

  22. BBC News (2017) — cf. note 1 ↩︎

  23. Hyphen (2024) — cf. note 2 ↩︎ ↩︎

  24. Al Jazeera (2017) — cf. note 3 ↩︎

  25. Al Jazeera (2017) — cf. note 3 ↩︎

  26. RFI (2017) — cf. note 3 ↩︎

  27. BBC News (2017) — cf. note 1 ↩︎

  28. RFI (2017) — cf. note 3 ↩︎

  29. Al Jazeera (2017) — cf. note 3 ↩︎

  30. WardheerNews, « From the Field: Hip hop artist K’naan’s new track hails refugees », 22 juillet 2023. URL : https://wardheernews.com/from-the-field-hip-hop-artist-knaans-new-track-hails-refugees/ ↩︎

  31. Ibid. ↩︎

  32. Hyphen (2024) — cf. note 2 ↩︎

  33. Hyphen (2024) — cf. note 2 ↩︎

  34. Al Jazeera, « Rap music finds a home in Somalia as its youth embrace the genre », 13 juillet 2022. URL : https://www.aljazeera.com/features/2022/7/13/rap-music-finds-home-in-somalia-as-youth-embrace-genre ↩︎

  35. Music In Africa, « Sharma Boy: Somalia’s voice of a new generation », 1ᵉʳ décembre 2023. URL : https://musicinafrica.net/magazine/sharma-boy-somalias-voice-new-generation/ ↩︎

  36. The New Arab, « Somali-UAE rapper Freek mashes up the beat, Arab style », 14 octobre 2022. URL : https://www.newarab.com/features/somali-uae-rapper-freek-mashes-beat-arab-style ↩︎

  37. OkayAfrica, « Hanad Bandz is building the soundtrack of Somali youth », 20 janvier 2025. URL : https://www.okayafrica.com/hanad-bandz-is-building-the-soundtrack-of-somali-youth/233495 ↩︎

  38. TRT Afrika, « Suldaan Seeraar: The ‘king’ of Somali music captivating », URL : https://www.trtafrika.com/english/article/1eaa87a49a58 ↩︎

  39. Geeska, « Na koro: reviving dance and experimentation in Somali music ». URL : https://www.geeska.com/en/na-koro-reviving-dance-and-experimentation-somali-music ↩︎

  40. Al Jazeera (2017) — cf. note 3 ↩︎

  41. BBC News (2017) — cf. note 1 ↩︎

  42. Hyphen (2024) — cf. note 2 ↩︎

  43. BBC News (2017) — cf. note 1 ; RFI (2017) — cf. note 3 ; Al Jazeera (2017) — cf. note 3 ↩︎

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