Tanzanie

Musique tanzanienne

Langues : swahili (off.), anglais.

Histoire musicale de la Tanzanie

Dar es Salaam, surnommée bongo — qui signifie cerveau en swahili, nom donné à la ville par Julius Nyerere en 1977 pour évoquer l’intelligence nécessaire à la survie dans une époque difficile — est le berceau d’un genre qui fait danser le continent entier. Le bongo flava, cette fusion unique de hip-hop américain, de R&B, de reggae et de rythmes swahilis, est devenu au XXIe siècle la voix musicale de la Tanzanie, avec plus de 500 millions de streams en 2024 pour les seuls morceaux top 1. Comment un pays d’Afrique de l’Est a-t-il forgé une scène musicale qui rivalise aujourd’hui avec l’afrobeats nigérian et l’amapiano sud-africain ?

Les racines : entre rumba congolaise et chant swahili

La musique urbaine tanzanienne trouve son origine dans trois courants majeurs. D’abord, le dansi (muziki wa dansi), apparu dans les années 1930 à Dar es Salaam et qui s’est épanoui dans les années 1960 à 1980. Inspiré par la rumba congolaise, le dansi est un style de grand orchestre électrique qui mêle guitares, cuivres et percussions 2. Au cœur de cette époque : la NUTA Jazz Band (créée en 1964), le Morogoro Jazz Band avec le guitariste Mbaraka Mwinshehe (1944-2017), le Mlimani Park Orchestra, et les troupes parrainées par les syndicats comme le Vijana Jazz, pionnier dans l’utilisation de la drum machine en Afrique 3.

En parallèle, Zanzibar développe sa propre tradition : le taarab. Ce genre, né au XIXe siècle sous l’influence du sultan Barghash qui fit venir des musiciens égyptiens à son palais 4, fusionne poésie swahili, modes arabes, rythmes indiens et percussions africaines. Siti binti Saad (1880-1950), première star féminine du genre, a ouvert la voie à un répertoire traitant de politique, de travail et d’éducation — des thèmes qui continueront d’inspirer les musiciens tanzaniens 5.

La politique culturelle post-indépendance a joué un rôle déterminant. En 1973, la radio nationale interdit la musique étrangère sur ses ondes, ne réservant d’exception qu’à la musique zaïroise 6. Cette directive, combinée à la création en 1974 du département chargé de la culture nationale et du BAMUTA (Conseil national de la musique), a protégé et stimulé les scènes locales 7. À la fin des années 1970, on compte environ 120 orchestres swahili actifs, et Radio Tanzania archive plus de 1 500 bandes de 56 orchestres différents 8.

Le saviez-vous ? En 1977, l’Orchestra Afro 70 a représenté la Tanzanie au FESTAC, le grand festival des arts et de la culture africaine qui s’est tenu à Lagos, Nigeria 9. Une scène jusque-là peu exportée faisait ses premières armes sur la scène pan-africaine.

Les précurseurs : le « cerveau » avant le rap

C’est Remmy Ongala (1947-2010), surnommé « Dr. Remmy » par ses fans, qui a jeté le pont entre le dansi et la conscience sociale moderne. Originaire de Kindu (actuelle RD Congo), il rejoint l’Orchestra Makassy de son oncle Mzee Makassy en 1978, puis fonde en 1981 l’Orchestre Super Matimila 10. Son style, le ubongo beat — musique de réflexion, du swahili ubongo qui signifie cerveau — marie les rythmes dansants congolais avec des paroles dénonçant la pauvreté, la corruption et, de manière pionnière, l’épidémie de sida 11.

Sa chanson Mambo Kwa Soksi (« Les affaires du bas de laine »), plaidant pour l’usage du préservatif entre 1989 et 1990, est bannie par Radio Tanzania mais devient un hymne de concert 12. Invité en 1989 au WOMAD de Peter Gabriel, Remmy Ongala diffuse le son tanzanien sur les scènes internationales, devenant une idole locale au point qu’un quartier de Sinza, à Dar es Salaam, porte son nom 13.

Le dansi continue d’évoluer dans les années 1980. Le Vijana Jazz innove avec des mitindo (styles) comme le sindimba et le pamba, tandis que le Mlimani Park Orchestra et le Maquis Original dominent les dance halls 14. Ces formations, parrainées par des institutions étatiques, forment la pépinière des talents qui alimentent les décennies suivantes.

La renaissance hip-hop : naissance du bongo flava

Le bongo flava émerge au début des années 1990, né de la rencontre entre le hip-hop américain et les traditions musicales tanzaniennes. Le terme lui-même est inventé en 1996 par DJ Mike Mhagama à la radio privée Radio One 99.6 FM, pour distinguer la nouvelle scène locale du hip-hop et du R&B américains 15. Le bongo flava, étymologiquement « la saveur du cerveau », capture l’esprit de survie et d’ingéniosité de la jeunesse de Dar es Salaam.

Les prémices sont underground. Dès 1990, des concerts de plage sont organisés par des promoteurs comme Joseph Kusaga et Ruge Mutahaba (futurs fondateurs du Mawingu Studio), et le concours de rap Yo! Rap Bonanza promeut les premiers talents 16. Saleh Jabir, en reprenant en swahili “Ice Ice Baby” de Vanilla Ice, est le premier rappeur tanzanien à être diffusé sur Radio Tanzania, faisant passer le cap au genre 17.

Mais la figure fondatrice du bongo flava est Joseph Mbilinyi, dit Mr. II ou Sugu (qui signifie têtu en swahili). Originaire de Mbeya, il commence à rapper en 1990 et publie Ni Mimi en 1995 18. Sugu est le premier artiste rap tanzanien à atteindre un succès grand public : ses textes abordent la prostitution, la brutalité policière, la corruption, touchant aussi bien les zones urbaines que rurales 19. M-Net l’élit Meilleur artiste masculin au Grammy Award for Tanzania en 2001, et il devient parlementaire en 2010, incarnant le passage de l’art engagé à l’action politique 20.

D’autres pionniers s’affirment dans les années 1990 : Cool James, Chege du groupe TMK Wanaume, Ray C, Professor Jay, Lady Jaydee et Juma Nature, dont les chansons circulent dans toute l’Afrique de l’Est, notamment au Kenya 21.

L’ère contemporaine : Diamond Platnumz et la vague du streaming

Le tournant des années 2010 propulse le bongo flava sur le devant de la scène continentale. Le déclic ? En 2014, Diamond Platnumz sort son tube “My Number One”, puis une collaboration avec l’étoile nigériane Davido, ouvrant les portes du Nigeria, du Ghana et de l’Afrique du Sud 22. Aujourd’hui, le bongo flava n’est plus un phénomène purement est-africain : c’est une industrie africaine globale.

Diamond Platnumz (Naseeb Abdul Juma Issack, né en 1989 à Dar es Salaam) est la figure dominante du genre. Ayant démarré en vendant des vêtements — il finance ses premiers enregistrements avec ce commerce —, il sort son tube “Kamwambie” en 2010 et sa nomination au BET Awards 2014 confirme sa percée 23. Fondateur du label WCB Wasafi, il est devenu le premier artiste africain basé sur le continent à atteindre 900 millions de vues sur YouTube 24. Son album First Of All (2022), collaborant avec Adekunle Gold (Nigeria) et Focalistic (Afrique du Sud), illustre cette volonté de bâtir un pont musical entre les scènes africaines 25.

Sa rivalité avec Ali Kiba (surnommé « King Kiba ») est devenue légendaire, occupant les conversations depuis 2012 et cristallisant la compétition entre les deux géants du genre 26. D’autres artistes majeurs structurent la scène : Harmonize, sorti du camp Wasafi, a enchaîné cinq albums de 2020 à 2024 (Afro East, High School, Made for Us, Visit Bongo, Muziki wa Samia), battant un record auparavant détenu par Sugu 27. Vanessa Mdee (Vee Money), première femme à avoir imposé durablement sa marque, et Jay Melody incarnent une nouvelle génération où les femmes tiennent une place centrale.

La consommation musicale elle-même a basculé : en 2024, les pistes tanzaniennes ont cumulé plus de 500 millions de streams, marquant une rupture avec l’ère purement radiophonique 28. La prolifération des studios d’enregistrement à domicile — Diamond Platnumz, Harmonize, Marioo en possèdent tous — transforme le processus de création, rapprochant la Tanzanie des modèles internationaux 29. Marioo, avec “Hakuna Matata”, est devenu l’artiste le plus écouté sur Spotify Tanzanie en 2024, démontrant que la relève est déjà en place 30.

Figure Période Apport majeur
Siti binti Saad (1880-1950) ~1920-1950 Première star féminine du taarab
Mbaraka Mwinshehe (1944-2017) ~1960-2010 Guitariste légendaire, Morogoro Jazz Band
Remmy Ongala « Dr. Remmy » (1947-2010) ~1978-2010 Ubongo beat, Super Matimila, conscience sociale
NUTA Jazz Band (créée 1964) 1960-1980 Premier orchestre dansi professionnel
Vijana Jazz ~1980-1990 Innovation avec la drum machine
Joseph « Sugu » Mbilinyi (né 1972) 1990-présent Premier rappeur tanzanien grand public
Diamond Platnumz (né 1989) 2006-présent 900M vues YouTube, étoile continentale
Harmonize ~2012-présent Cinq albums de 2020 à 2024, héritier du Wasafi

Un héritage en mouvement

La musique tanzanienne n’a jamais cessé de se réinventer. Du beni ngoma — ces associations de danse de la côte au XIXe siècle qui imitaient les bandes militaires européennes 31 — au taarab de Zanzibar, du dansi orchestral des années 1970 au bongo flava numérique des années 2020, la Tanzanie a gardé une propriété incontestée : transformer les influences extérieures en quelque chose de résolument local. Le swahili, langue nationale imposée dès 1970 sur les ondes radio 32, reste l’ADN sonore du pays.

Aujourd’hui, avec plus de 500 millions de streams annuels et une nouvelle génération d’artistes aussi divers que Zuchu, Marioo, Nandy ou Alikiba, la Tanzanie ne se contente pas de survivre — elle exporte. Le cerveau bongo a trouvé sa musique, et le reste de l’Afrique écoute.

Sources et références


  1. The Citizen (2024), « The top 20 most-streamed songs in Tanzania », 12 décembre 2024. URL : https://www.thecitizen.co.tz/tanzania/news/entertainment/the-top-20-most-streamed-songs-in-tanzania-4855204 ↩︎

  2. Perrillo, John (2008), « Congolese Rumba Music in Dar es Salaam », in Music in Africa, 15 mai 2008. URL : https://musicinafrica.net/magazine/muziki-wa-dansi-history-and-notable-bands-zilipendwa-download-tz ↩︎

  3. « Muziki wa dansi », Wikipédia, consulté le 26 octobre 2026. URL : https://en.wikipedia.org/wiki/Muziki_wa_dansi — « NUTA Jazz Band », Wikipédia, consulté le 26 octobre 2026. URL : https://en.wikipedia.org/wiki/NUTA_Jazz_Band ↩︎

  4. « Taarab », Wikipédia, consulté le 26 octobre 2026. URL : https://en.wikipedia.org/wiki/Taarab — Fargion, Janet Topp (2013), « Between Mainland and Sea: The Taarab Music of Zanzibar », doi:10.4324/9781003085751-10. ↩︎

  5. Sweet Mother, chap. 4, « Gourd Trumpets and Guitar Music » — « Tarab » : Siti Bind Saad (1880–1950), une des premières chanteuses de tarab parue sur disque ; textes traitant d’amour, politique, travail, éducation. ↩︎

  6. Bender, Wolfgang (1985), Sweet Mother: Modern African Music, chap. 4 : « 1973 : Radio Tanzania décide de ne diffuser aucune musique étrangère » (exception faite pour la musique zaïroise). ↩︎

  7. Stern’s Guide Vol. 1, « Tanzania » : Department for National Culture and Youth Programs (1974) ; BAMUTA (Baraza la Muziki la Taifa) — contrôle licences salles de danse et importation d’instruments. ↩︎

  8. Sweet Mother, chap. 4 : « Radio Tanzania est le promoteur central des musiciens/bandes », chiffres de 1979 : environ 6 000 groupes traditionnels ngoma, 120 bandes « jazz » swahili, 1 500 bandes d’archives de 56 orchestres différents (1980). ↩︎

  9. Stern’s Guide, « Tanzania » : « Afro 70 a représenté le pays au FESTAC 77 à Lagos avec le soutien du National Music Council ». ↩︎

  10. « Remmy Ongala », Wikipédia, consulté le 26 octobre 2026. URL : https://en.wikipedia.org/wiki/Remmy_Ongala — « Remmy Ongala obituary », The Guardian, 11 janvier 2011. URL : https://theguardian.com/music/2011/jan/11/remmy-ongala-obituary ↩︎

  11. « Remmy Ongala », Real World Records. URL : https://realworldrecords.com/artists/remmy-ongala-orchestre-super-matimila — « Remmy Ongala: Capitalist transition and popular music in Tanzania 1979–2002 », African Music Journal, 2009. URL : https://tandfonline.com/doi/full/10.1080/13696810903259319 ↩︎

  12. The Guardian, obituary 2011 : « Sa chanson Mambo Kwa Socks… a été bannie par Radio Tanzania, mais il a continué à la performer en concert. » ↩︎

  13. The Guardian : « Sa popularité était inégalée… un quartier de Sinza, à Dar es Salaam, porte son nom. » — WOMAD 1989 : Real World Records. ↩︎

  14. « Vijana Jazz Orchestra », Wikipédia, consulté le 26 octobre 2026. URL : https://en.wikipedia.org/wiki/Vijana_Jazz — Music in Africa : « Mlimani Park Orchestra, Maquis Original » (sources moulkie.net/UnitedRepublicofTanzania.com). ↩︎

  15. « Bongo Flava », Wikipédia, consulté le 26 octobre 2026. URL : https://en.wikipedia.org/wiki/Bongo_Flava — « DJ Mike Mhagama a mentionné le terme « Bongo Flava » pour la première fois via son programme radio « DJ Show » ». ↩︎

  16. Music in Africa, « History of bongo flava », URL : https://musicinafrica.net/magazine/history-bongo-flava — « Yo! Rap Bonanza », concours de rap de DJ Kim Magomelo (« Kim & The Boyz »). ↩︎

  17. Bongo Flava (Wikipédia) : « Saleh Jabir… sa version si populaire a reçu une diffusion atténuée sur National Radio Tanzania, faisant de lui la première chanson de rap diffusée à la radio tanzanienne. » ↩︎

  18. « Mr. II » (Joseph Mbilinyi), Wikipédia, consulté le 26 octobre 2026. URL : https://en.wikipedia.org/wiki/Osmund_Mbilinyi ↩︎

  19. Mr. II (Wikipédia) : « Son style de rap est soulful, lyrhythmique et vient du cœur… il n’a pas peur de dire les choses telles qu’elles sont, abordant la démocratie, la prostitution infantile, la brutalité policière et la corruption. » ↩︎

  20. Mr. II (Wikipédia) : « M-Net Best Male Artist Grammy Award Winner for Tanzania in 2001. » — « elected to the Tanzanian Parliament in 2010. » ↩︎

  21. Music in Africa, « History of bongo flava » : « Cool James, Chege, Ray C, Professor Jay, Lady Jaydee, Juma Nature, Dully Sykes… ont poussé le son au-delà de la Tanzanie vers le Kenya. » ↩︎

  22. « Bongo Flava », Wikipédia, consulté le 26 octobre 2026 : « a commencé à faire des vagues dans des marchés majeurs comme le Nigeria, le Ghana et l’Afrique du Sud en 2014 quand Diamond Platnumz a sorti « My Number One » et son remix avec Davido. » ↩︎

  23. « Diamond Platnumz », Wikipédia, consulté le 26 octobre 2026. URL : https://en.wikipedia.org/wiki/Diamond_Platnumz — Citizen : « Kamwambie a remporté trois Tanzania Music Awards. » ↩︎

  24. Diamond Platnumz (Wikipédia) : « Premier artiste basé en Afrique à atteindre 900 millions de vues sur YouTube. » ↩︎

  25. Diamond Platnumz (Wikipédia) : « First Of All (FOA), 10 titres, collab avec Zuchu, Adekunle Gold, Focalistic. » ↩︎

  26. The Citizen : « Feud deepens between musicians Diamond, AliKiba » — « La rivalité a commencé en 2012 quand Alikiba a accusé Diamond d’avoir supprimé ses paroles ». Kenya 24 : « Diamond-Alikiba 15-year beef thaws amid talks of collabo », 2026. URL : https://k24.digital/entertainment/diamond-alikiba-15-year-beef-thaws-amid-talks-of-collabo ↩︎

  27. The Citizen, « What shaped Tanzania entertainment industry 2024 » : « Harmonize a battu le record de Joseph Mbilinyi alias Sugu en publiant cinq albums consécutifs. » ↩︎

  28. The Citizen, « The top 20 most-streamed songs in Tanzania », 2024 : « plus de 500 millions de streams au total… marque un jalon pour le bongo flava. » ↩︎

  29. The Citizen, « Homegrown hits: Tanzania’s home studios challenging standards » : Diamond Platnumz, Harmonize, Marioo possèdent des studios à domicile. ↩︎

  30. The Citizen, « Marioo maintains his dominance as the most-listened artiste on Spotify Tanzania » : « Hakuna Matata » — « top streamed local song of 2024 ». ↩︎

  31. Sweet Mother, chap. 4 : « Beni ngoma — associations de danse de la côte, mi-XIXe siècle, qui imitaient les bandes militaires européennes avec des uniformes et des formations hiérarchiques. » ↩︎

  32. Sweet Mother, chap. 4 : « Depuis 1970, l’anglais n’est plus audible que sur les programmes internationaux. Politique déclarée de créer une seule nation. » ↩︎

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