Histoire musicale du Cap-Vert
Dans l’océan Atlantique, à quatre cents kilomètres des côtes du Sénégal, un archipel de dix îles a produit l’une des musiques les plus identifiables d’Afrique : la morna, un chant lent et mélancolique en créole cabo-verdien qui parle d’amour, d’exil et de sodade — un mot qui n’a pas d’équivalent exact en français, désignant une nostalgie si profonde qu’elle devient presque physique 1. Son ambassadrice internationale, Cesária Évora, est morte en 2011. L’héritage musical du Cap-Vert continue de se transformer et conquérir une nouvelle génération.
Des îles sans musique officielle à des genres nationaux
Les îles du Cap-Vert se forment il y a huit millions d’années par l’activité volcanique d’un point chaud dans l’Atlantique. Habitées à partir du quinzième siècle par des colons portugais amenés avec des esclaves africains, les îles deviennent rapidement un carrefour du commerce triangulaire 2. La musique qui naît de ce mélange est immédiatement créolisée — le mot « créole » désigne ici un mélange linguistique et culturel, distinct de la langue elle-même, le kriolu.
À la fin du dix-neuvième siècle, deux genres émergent. La morna, d’abord joyeuse sur l’île de Boa Vista, se transforme à São Vicente en un chant plus dramatique, au rythme lent, en mesure à quatre temps, dominé par la tonalité mineure. Eugénio Tavares, poète de Boa Vista, compose des textes lyriques qui deviennent la référence absolue. Comme l’explique le dossier de nomination UNESCO : « il est le père spirituel de la morna, celui qui lui a donné sa forme mélodique et poétique actuelle » 3. La guitare, introduite au Cap-Vert au début du dix-neuvième siècle, devient l’instrument de prédilection, accompagnée du cavaquinho (un petit instrument à quatre cordes d’origine portugaise) et du violon.
Dans les années 1930, la morna engendre la coladeira, un genre plus rapide, sensuel et humoristique, pensé pour la danse 4. Plus joyeux, il ne perd toutefois pas la profondeur émotionnelle du créole : les deux genres coexistent encore aujourd’hui comme les deux visages de l’identité cabo-verdienne.
Le saviez-vous ? « Funaná » pourrait venir de « fungagá », mot local désignant une danse populaire. Mais certains chercheurs penchent pour une contraction de deux personnages de la légende : Fúna, le joueur d’accordéon, et Naná, sa femme, joueuse de ferrinho 5.
La colonisation, la répression et la revanche du funaná
Tandis que la morna et la coladeira, influencées par les musiques européennes et brésiliennes, sont acceptées par l’élite coloniale, le funaná, né dans l’intérieur rural de Santiago, est méprisé. La puissance coloniale portugaise le considère comme « africain » — et donc inférieur 6. Les autorités interdisent progressivement ce genre dans les villes. Pendant des décennies, le funaná ne se pratique que dans les champs, au son de l’accord diatonique (gaita) et du ferrinho, une lame de huche frappée et frottée avec un couteau pour produire le rythme 7. Les bailes de gaita — les « bals d’accordéon » — sont confinés aux campagnes.
La répression ne tue pas le genre. Elle le confine, et il survit dans les villages de l’île de Santiago, porté par des musiciens comme Codé di Dona, Sema Lopi et Tchota Suari, dont les noms restent dans la mémoire orale mais que les enregistrements n’atteignent qu’avec retard 8.
L’indépendance, obtenue en 1975 après la lutte menée par le PAIGC (Parti africain pour l’indépendance du Cap-Vert et de Guinée-Bissau), change tout. Dans l’air de « réafricanisation » qui souffle sur le continent, les traditions populaires rurales sont réhabilitées. En 1978, Katchás (Carlos Alberto Martins, 1951-1988) fonde le groupe Bulimundo. Le groupe prend le funaná rural, le transpose sur des instruments électriques — batterie, basse, claviers, saxophone — et le rend dancable pour les clubs urbains de Praia et Mindelo 9. « C’est la plus grande conquête de la musique cabo-verdienne dans son processus d’évolution », écrit un journaliste de l’époque 10. Le funaná explose hors de son cadre paysan et conquiert les autres îles, les communautés immigrées en Europe et les estrats sociaux plus élevés.
Bulimundo attire dans son orbit des compositeurs traditionnels comme Codé di Dona et Sema Lopi, qui enregistrent enfin leurs œuvres. D’autres groupes suivent : Finaçon, dans les années 1980, fusionne funaná et coladeira dans un style appelé « funacola ». Dans les années 1990, Ferro Gaita relance un funaná plus rapide, avec accordéon en soliste, ferrinho, basse et batterie électronique 11. Le rythme accélère, de 131 battements par minute pour le funaná traditionnel à plus de 160 pour les versions numériques contemporaines.
La consécration de Cesária Évora
Si le funaná conquiert les dancefloors, la morna conquiert le monde grâce à une voix : celle de Cesária Évora, née le 27 août 1941 à Mindelo, sur l’île de São Vicente 12. Elle ne commence à chanter sérieusement qu’à l’âge de trente ans, dans des bars de Mindelo où elle travaille comme serveuse. Les albums « La Diva aux pieds nus » (1988) et « Mar Azul » (1991) ont un succès modéré. C’est « Miss Perfumado » (1992) qui la propulse : l’album, qui contient le titre iconique « Sodade », se vend à plus de 300 000 exemplaires et fait d’Évora une star internationale 13.
Son surnom de « diva aux pieds nus » vient d’une simple décision de confort : un soir, ses pieds lui font mal, elle retire ses chaussures, les publicitaires transforment le geste en marque de fabrique 14. Évora elle-même explique que c’est simplement pour son confort et en référence à son premier album. On raconte que ses fans remplissent ses chaussures de pourboires.
En 1995, l’album « Cesária » obtenu avec le label américain Nonesuch Records lui vaut sa première nomination au Grammy Award. En 2004, « Voz d’Amor » (Voix d’amour) remporte le Grammy de la « meilleure musique du monde contemporaine » 15. Elle reçoit six nominations au total, une KORA Award en 1997, et est faite commandeur de l’Ordre du Prince Henry par le Portugal et membre de la Légion d’honneur française. Malgré cette reconnaissance mondiale, elle refuse de s’installer en Europe et retourne quotidiennement à Mindelo, son île natale. « Je suis cabo-verdienne avant d’être une star », répétait-elle 16.
“Sodade”, sa chanson la plus célèbre, est devenue l’hymne de la diaspora cabo-verdienne. Le mot sodade est une variante créole du portugais saudade — ce sentiment de manque, de nostalgie, de regret mêlé d’amour — et fait référence aux familles séparées par l’émigration : une réalité qui touche plus de la moitié de la population cabo-verdienne, dont seulement un tiers vit encore dans l’archipel 17. Madonna elle-même a repris « Sodade » en live à presque chaque concert de sa tournée Madame X (2019-2020), souvent en duo avec le chanteur cabo-verdien Dino D’Santiago 18.
Le 17 décembre 2011, Cesária Évora meurt à 70 ans à São Vicente, des suites d’une défaillance respiratoire et d’hypertension 19. Six heures avant sa mort, elle recevait encore des visites à son domicile de Mindelo, fumeur et souriant.
La morna protégée par l’UNESCO et la diaspora comme moteur
En 2019, la morna est inscrite sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’UNESCO 20. Le dossier de candidature souligne un fait déterminant : la diaspora a joué un rôle central dans la documentation, la collecte de données et la diffusion de la morna comme pilier de l’identité cabo-verdienne 21. Le phénomène n’est pas propre au Cap-Vert : 90 % des studios d’enregistrement cabo-verdiens se trouvent en France, aux Pays-Bas, au Portugal ou aux États-Unis 22. Rotterdam, ville portuaire néerlandaise, abrite la troisième plus grande communauté cabo-verdienne au monde (près de 20 000 personnes) et est surnommée « la dixième île du Cap-Vert » par ses habitants. C’est là que la morna et le funaná ont été joués dans les « espaces nocturnes » comme espace de résistance culturelle pendant la lutte pour l’indépendance 23.
La reconnaissance UNESCO a renforcé les mécanismes de transmission : ateliers, festivals, concours (« Todo Mundo Canta », premier édité en 1982), écoles privées de morna, et même des programmes de formation dans les églises catholiques et Nazaréennes 24.
La jeune génération : tradition vivante, pas museum
Aujourd’hui, la scène cabo-verdienne est un chantier 25 : des artistes ancrés dans des traditions qui ont été interdites, tout en les transformant par les influences du numérique et de la migration. Carisa Dias, dont le père Amadeu Dias était chanteur dans les années 1980, publie son premier album en réinterprétant ses propres compositions et celles de son père, mêlant morna et pop 26. Fidju Kitxora, né dans la diaspora portugaise, explore dans « Racodja » (2024) le sentiment de rencontrer sa famille pour la première fois 27. Carmen Souza, basée en France, fond morna, funaná et mazurka avec des accents de jazz 28. Scúru Fitchádu pousse le funaná vers des territoires électroniques et abrasifs 29.
Pour ces artistes, il ne s’agit pas de « préserver » la tradition. Il s’agit de la vivre. « La tradition ne survit pas par la préservation. Elle survit par la transformation », explique l’un des nouveaux venus 25. Le Cap-Vert n’est pas un musée.
Sources
-
UNESCO, « Morna, musical practice of Cabo Verde », dossier de nomination, 2018, https://ich.unesco.org/en/RL/morna-musical-practice-of-cabo-verde-01469, consulté le 22 octobre 2026. ↩︎
-
Glaúcia Nogueira, « Music in Cabo Verde », Oxford Research Encyclopedia of African History, 26 mai 2021, https://academic.oup.com/edited-volume/61663/chapter/553447182, consulté le 22 octobre 2026. ↩︎
-
Ibidem. ↩︎
-
« Music of Cape Verde », Wikipedia, https://en.wikipedia.org/wiki/Music_of_Cape_Verde, consulté le 22 octobre 2026. ↩︎
-
Instituto do Património Cultural, « Funaná », https://ipc.cv/en/patromonio-imaterial/funana/, consulté le 22 octobre 2026. ↩︎
-
Glaúcia Nogueira, op. cit. ↩︎
-
« Funaná », Cabo Verde & Its Music – A Virtual Museum, https://eng.caboverdeamusica.online/funana/, consulté le 22 octobre 2026. ↩︎
-
« Do ‘badju di gaita’ ao funaná-soukouss », Revista Brasileira de Estudos da Canção, vol. 5, 2014, https://rbec.ect.ufrn.br/data/_uploaded/artigo/N5/RBEC_N5_A7.pdf, consulté le 22 octobre 2026. ↩︎
-
« Funaná », Cabo Verde & Its Music – A Virtual Museum, op. cit. ↩︎
-
Gonçales, 1994, cité dans « Do ‘badju di gaita’ ao funaná-soukouss », op. cit. ↩︎
-
Ibidem. ↩︎
-
Jon Pareles, « Cesária Évora, Queen of Morna Singing, Dies », The New York Times, 18 décembre 2011, https://www.nytimes.com/2011/12/19/arts/music/cesaria-evora-morna-singer-from-cape-verde-dies.html, consulté le 22 octobre 2026. ↩︎
-
Wikipedia, « Cesária Évora », https://en.wikipedia.org/wiki/Cesária_%C3%89vora, consulté le 22 octobre 2026. ↩︎
-
« Shocking Omissions: Cesária Évora’s ‘Cesária’ », NPR, 8 novembre 2017, https://www.npr.org/2017/11/08/562575877/shocking-omissions-ces-ria-voras-ces-ria, consulté le 22 octobre 2026. ↩︎
-
Grammy.com, « Best Contemporary World Music Album », 2004, https://www.grammy.com, consulté le 22 octobre 2026. ↩︎
-
« Cesária Évora – Charactorium », https://charactorium.com/en/character/cesaria-evora, consulté le 22 octobre 2026. ↩︎
-
« Popular music and cultural identity in the Cape Verdean post-Colonial diaspora », Etnográfica, vol. 20, 2016, https://journals.openedition.org/etnografica/2952, consulté le 22 octobre 2026. ↩︎
-
Wikipedia, « Cesária Évora », op. cit. ↩︎
-
Pareles, op. cit. ↩︎
-
UNESCO, « Morna, musical practice of Cabo Verde », op. cit. ↩︎
-
Ibidem. ↩︎
-
« Popular music and cultural identity in the Cape Verdean post-Colonial diaspora », op. cit. ↩︎
-
« Night spaces and stories of the Cape Verdean diaspora in the Netherlands », Culture and Music Review, 2023, https://intellectdiscover.com/content/journals/10.1386/cjmc_00058_1, consulté le 22 octobre 2026. ↩︎
-
UNESCO, « Morna, musical practice of Cabo Verde », op. cit. ↩︎
-
« The Ongoing Transformation of Cabo Verdean Music », Bandcamp Daily, 20 août 2026, https://daily.bandcamp.com/scene-report/the-ongoing-transformation-of-music-from-cabo-verde-review, consulté le 22 octobre 2026. ↩︎ ↩︎
-
Ibidem. ↩︎
-
Ibidem. ↩︎
-
Ibidem. ↩︎
-
Ibidem. ↩︎








