Côte d'Ivoire

Musique ivoirienne : malinke djembé et balafon, zouglou, coupé-décalé — Tiken Jah Fakoly, Magic System.

Langues : français (off.), dioula, baoulé, etc.

Du Ziglibithy au coupé-décalé : cinq décennies qui ont forgé le son de la Côte d’Ivoire

Abidjan, « Paris de l’Afrique de l’Ouest » dans les années 1970, comptait une poignée de studios d’enregistrement capables de rivaliser avec Paris ou Londres. Le seul JBZ, studio de Cocody ouvert en 1982 par le Français Jacques Bizollon, a vu passer plus d’un millier d’artistes en trente ans — y compris Alpha Blondy, Sam Mangwana et des centaines de musiciens venus de toute l’Afrique francophone. Comment la Côte d’Ivoire, pays de métissage par excellence, est devenue la plaque tournante de la musique ouest-africaine, de Ernesto Djedje aux DJs de demain ?

L’âge d’or d’Abidjan : quand la capitale accueillait toute l’Afrique francophone

Entre 1975 et 1980, Abidjan est la grande capitale de la production musicale francophone en Afrique. La stabilisation politique et économique sous le président Félix Houphouët-Boigny attire des producteurs, des labels et des artistes du Sénégal, du Mali, du Zaïre, du Cameroun. Des studios comme JBZ, la maison de disques Sacodis d’Aboudou Lassissi, le label Badmos de Gbadamassi Raïmi, ou encore Sako Productions, propulsent des sons qui traverseront les frontières. « Abidjan est une Eldorado : Sam Mangwana, Salif Keita, et avant eux Manu Dibango — qui a dirigé l’orchestre de la RTI — y sont tous passés », rapporte l’ethnomusicologue Wolfgang Bender dans Sweet Mother: Modern African Music (1991).

C’est aussi l’époque où se consolide l’identité musicale ivoirienne, métissage de rythmes venus de l’intérieur du pays et influences extérieures. Le compas haïtien, la rumba congolaise, le soul américain se frottent aux danses traditionnelles des peuples Bété, Baoulé, Sénoufo, Dan et Akan. « L’ouverture aux influences extérieures, qui a parfois freiné le développement, a aussi fait la richesse de la scène ivoirienne », note Ronnie Graham dans le Stern’s Guide to Contemporary African Music (1988).

Le saviez-vous ? La Côte d’Ivoire est un véritable carrefour de peuples : Danks (ouest/sud), Akan (centre/est), Sénoufo et Lobi (nord), Bambaras (nord-est). Chaque ethnie apporte ses danses, ses tambours et sa langue — et cette diversité fait la singularité du son ivoirien.

Ernesto Djedje et le Ziglibithy : un style né de la fusion

Ernesto Djedje (1947–1983) incarne cette époque. Né à Tahiragué, dans la région de Daloa, fils d’un père sénégalais Wolof et d’une mère Bété, il découvre la musique adolescente en rejoignant à 15 ans l’Ivoiro Star, orchestre mené par le legendnaire Amédée Pierre, star du dopé1 — le style populaire des soirées ivoiriennes des années 1960. En 1968, Ernesto part à Paris, où le saxophoniste camerounais Manu Dibango l’arrange pour ses premières sessions. De retour en Côte d’Ivoire en 1972, il forme l’Orchestre San Pedro, puis Les Ziglibithiens.

C’est là que naît le Ziglibithy2 — « une synthèse d’afro-beat et de rumba congolaise, un extrait du mélange musical de l’Afrique francophone », décrit Bender. La musique d’Ernesto Djedje met en avant les rythmes 6/8 du pays Bété, tissant des lignes de guitare sinueuses ponctillées de cuivres, de percussions africaines et d’orgue. Son premier album, Ziboté, enregistré en 1977 au studio Badmos à Lagos avec le producteur Gbadamassi Raïmi, est un triomphe. Le Roi du Ziglibithy et Aguissé suivent — des disques aujourd’hui très rares, réédités en CD par le label allemand Popular African Music.

Le « roi du Ziglibithy » est honoré par le président Houphouët-Boigny en 1982 pour ses contributions à la culture nationale. Il meurt brutalement en juin 1983, à 35 ans, d’un ulcère non traité — les rumeurs d’empoisonnement circulent déjà. Mais son héritage survit : le Ziglibithy devient un immense succès sur la côte caraïbe colombienne, où le morceau Zighlibitiens est renommé « El Tigre » et devient un tube absolu dans les clubs de Barranquilla et Cartagena, porté par des opérateurs de sound systems3.

Alpha Blondy, Tiken Jah Fakoly et les voix du reggae ivoirien

En 1981, un jeune homme au crâne rasé et au style singulier monte sur le plateau de « Première chance », l’émission vedette de la télévision ivoirienne animée par son ami Fulgence Kassi. Il s’appelle Seydou Koné et se fait désormais appeler Alpha Blondy. Né le 1er janvier 1953 à Dimbokro, élevé par sa grand-mère, il a traversé le Liberia, les États-Unis (New York, Texas), où il a découvert le reggae lors d’un concert de Burning Spear au Central Park, puis une hospitalisation psychiatrique après un retour traumatique4.

Son premier album, Jah Glory (1982), enregistré en une journée au studio JBZ, contient Brigadier Sabari — titre qui fait de lui une star internationale. La chanson raconte une rafle de police dans les rues d’Abidjan où un jeune homme se fait « plier comme un parachute » au fond d’un camion. « Les Ivoiriens ont découvert qu’on pouvait chanter le reggae dans une langue africaine », explique Alpha Blondy. « Le dioula que je parle n’est pas celui d’Abidjan, « eau-de-javellisé », c’est celui du terroir, celui de ma grand-mère »5.

L’artiste signe ensuite chez EMI et enregistre au célèbre studio Tuff Gong de Bob Marley en Jamaïque — Cocody Rock (1984) et l’album suivant avec les Wailers6. Engagement, spiritualité et messages pacifistes le nourrissent toute sa carrière : Apartheid is Nazism (1985), Jerusalem (1996), Dieu (1994). En 2005, l’ONU le nomme Messager de la paix pour la Côte d’Ivoire.

Dans le sillage d’Alpha Blondy, Tiken Jah Fakoly (né Doumbia Moussa Fakoly en 1968 à Odienné) impose une voix encore plus tranchée. Issu d’une famille de griots7 — ces dépositaires de la tradition orale mandingue — il fonde le groupe Djelys en 1987. Cours d’histoire (1999) et surtout Françafrique (2002), récompensé par un Victoire de la Musique en 2003, font de lui le porte-parole des injustices africaines. Menacé de mort, il vit en exil à Bamako depuis 20038.

Zouglou, coupé-décalé et la musique comme échappatoire

Les années 1990 et 2000 voient émerger de nouveaux sons, répondant aux espoirs et désillusions d’une jeunesse ivoirienne. Le zouglou9, né au début des années 1990 parmi les étudiants universitaires d’Abidjan, mêle percussion simple, structures call-and-response et paroles satiriques sur les réalités sociales. Le groupe Magic System — formé en 1996 à Anoumabo par Salif « A’Salfo » Traoré et trois amis — porte le zouglou sur la scène internationale. Premier Gaou (1999), remixé par Bob Sinclar en 2002, atteint les charts français. Bouger Bouger (2005) et Magic in the Air (2014) — cette dernière devenue l’hymne de l’équipe de France de football à la Coupe du Monde — consolident leur statut10.

C’est aussi l’époque de la naissance du coupé-décalé11 — style dansant né dans les clubs parisiens et les maquis d’Abidjan au début des années 2000, à mi-chemin entre zouglou, ndombolo congolais et rythmes ivoiriens. Douk Saga (décédé en 2006), DJ Arafat — le « roi du coupé-décalé » — et DJ Mix Premier sont les figures fondatrices. Le coupé-décalé, qui signifie « couper et s’enfuir » en argot ivoirien (nouchi), incarne une philosophie : le jeu, l’évitement, la résilience. Il se développe durant la guerre civile ivoirienne (2002–2007) comme une musique de distanciation et de joie dans l’adversité12.

DJ Arafat (Ange Didier Houon, 1986–2019) modernise le son, y insufflant des voix de rap et des arrangements minimalistes à basse profonde. Découvert dans les clubs de Yopougon, il publie dix-neuf albums en quinze ans, étend le coupé-décalé à l’Europe, à l’Afrique centrale et à l’Amérique du Nord. Sa mort, le 12 août 2019, dans un accident de moto à Abidjan, émeut tout le continent13.

L’après-Arafat : entre héritage et renouveau

Aujourd’hui, la scène ivoirienne ne se résume ni au zouglou ni au coupé-décalé. Des artistes comme Ariel Sheney (producteur et musicien ayant collaboré avec Arafat), DJ Kedjevara ou Shado Chris font vivre le coupé-décalé tout en y intégrant des influences afrobeats nigérianes et amapiano sud-africaine14. Des producteurs indépendants enregistrent en streaming et diffusent directement sur les plateformes. Abidjan compte désormais une vingtaine de studios modernes15.

Le coupé-décalé lui-même n’est plus un phénomène purement ivoirien : il résonne à Lagos, Kinshasa, Douala et Paris. Des artistes comme Magic System continuent de tourner, tandis que la diaspora ivoirienne — à Londres, Toronto, Montréal — porte le son dans de nouveaux territoires. L’année 2024 voit le tube Akwaba de Magic System choisies comme hymne de la CAN 2025, remportant le prix Manie Musicale16.

Cinquante ans après la naissance du Ziglibithy, la Côte d’Ivoire reste un laboratoire musical — carrefour de peuples, de langues et de styles qui, comme l’écrivait Manu Dibango à propos du Cameroun, affirmait que « l’Afrique électrique existe ». Le son ivoirien, de Ernesto Djedje à Ariel Sheney, est cette Afrique-là : urbaine, connectée, dansante, toujours en mouvement.


Sources


  1. Ronnie Graham, Stern’s Guide to Contemporary African Music, vol. 1 (Zwan Publications, 1988), chap. « Côte d’Ivoire », p. 117–125. https://www.discogs.com/label/160511-Badmos ↩︎

  2. Wolfgang Bender (éd.), Sweet Mother: Modern African Music (University of Chicago Press, 1991), chap. « Francophone Connections », p. 87–89. ↩︎

  3. Pan African Music, « Ernesto Djédjé : king of ziglibithy, father of the ziglibithiens », 10 octobre 2022. https://pan-african-music.com/en/ernesto-djedje-king-of-ziglibithy ↩︎

  4. François Bensignor, « Biographie de Alpha Blondy », Afropop Worldwide. https://www.afromix.org/html/musique/artistes/alpha-blondy/bio.fr.html ↩︎

  5. Bertrand Lavaine, « Les 30 ans de Brigadier Sabari », RFI Musique, 22 mai 2012. https://www.rfi.fr/fr/musique/20120522-les-30-ans-de-brigadier-sabari ↩︎

  6. Wikipedia, « Alpha Blondy ». https://en.wikipedia.org/wiki/Alpha_Blondy ↩︎

  7. RFI Musique, « Tiken Jah Fakoly », 6 décembre 2021. https://rfi.fr/fr/musique/20211206-tiken-jah-fakoly ↩︎

  8. Wikipedia, « Tiken Jah Fakoly ». https://en.wikipedia.org/wiki/Tiken_Jah_Fakoly ↩︎

  9. OkayAfrica, « 10 Musicians From Côte d’Ivoire You Should Be Listening To », 12 mars 2018. https://www.okayafrica.com/10-musicians-from-cote-divoire-you-should-be-listening-to/243922 ↩︎

  10. The New York Times / Daily Red Bull Music Academy, « Key Tracks: Magic System’s “1er Gaou” », 2019. https://daily.redbullmusicacademy.com/2019/10/key-tracks-1er-gaou-magic-system ↩︎

  11. Queen Babee, « The legacy of DJ Arafat and how he took the Coupé Décalé sound to the world », Quartz Africa, 14 août 2019. https://qz.com/africa/1689772/the-pan-african-legacy-of-coupe-decales-dj-arafat ↩︎

  12. DJ Arafat — Wikipedia. https://en.wikipedia.org/wiki/DJ_Arafat ↩︎

  13. Grokipedia/Quartz Africa. https://grokipedia.com/page/DJ_Arafat ↩︎

  14. OkayAfrica (2018, cf. note 9). ↩︎

  15. Apple Music — « IVORY COAST » artist page. https://music.apple.com/za/artist/ivory-coast/828981564 ↩︎

  16. Record Club — Magic System discography. https://record.club/artists/magic-system ↩︎

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