L’Éthiopie, un son impossible à confondre
Le son éthiopien a cette particularité : on le reconnaît à la première note. Cette mélancolie pentatonique, ce groove qui balance entre le jazz américain, la soul afro et les gammes traditionnelles de la corne de l’Afrique, n’appartient qu’à elle. De Mahmoud Ahmed dans les clubs d’Addis-Abeba des années 1970 à Teddy Afro sur le Billboard World Albums, en passant par la renaissance mondiale de l’Ethio-jazz, l’Éthiopie a forgé une identité sonore qui continue de fasciner et d’inspirer.
Des hymnes liturgiques aux azmaris urbains
L’Éthiopie est l’un des rares pays d’Afrique à n’avoir jamais été colonisée (sauf l’occupation italienne brève, 1935-1941). Cette autonomie a forgé une culture musicale singulière : ni influencée par les routes coloniales européennes, ni remodelée par l’esclavage transatlantique. La musique y puise à des racines cristallisées au IVe siècle, quand le royaume d’Aksoum adopte le christianisme et les chants de l’Église éthiopienne orthodoxe, dont la liturgie en langue sacrée Ge’ez conserve une tradition vocale millénaire 1.
Lorsque la musique occidentale arrive à la fin du XIXe siècle — d’abord par des fanfares du négus Ménélik II — les musiciens ne l’adoptent pas comme un emprunt : ils la digèrent. Le premier chef d’orchestre est Nersès Nalbandian, Arménien rescapé du génocide, recruté par Haile Selassie en 1930. Il forme les premiers musiciens qui, le soir, tentent ces instruments sur des mélodies traditionnelles2. Par ailleurs, la tradition des azmaris — troubadours urbains accompagnés de la masenqo (luth à une corde, instrument à cordes pincées typique) — façonne une scène cabaret dans les azmaribets (salons d’Addis-Abeba). Ces chanteurs-musiciens incarnent une forme de griot éthiopien : louange et moquerie dans un langage populaire, mêlant poésie et commentaire social3. C’est ce double courant — liturgique et profane — qui constitue la base de tout ce qui va suivre.
« Swinging Addis » : l’âge d’or (1960-1974)
La période qui va de la fin des années 1950 au coup d’État de 1974 est souvent désignée comme « Swinging Addis » et constitue l’âge d’or de la musique populaire éthiopienne. En quelques décennies, les fanfares impériales donnent naissance à d’immenses orchestres, et la ville regorge de clubs : le Stereo Club, l’Ebony, l’Axum Adarash. Les Ethiopiens achètent des 45 tours autant sur les marchés qu’aux cinémas4.
Le son se définit par une gamme pentatonique à cinq notes, aux intervalles larges créant ce qu’un journaliste a décrit comme « un sentiment de non-résolution, comme attendre qu’une pierre touche le fond d’un puits sans entendre l’impact »5. Cette « dissonance », combinée à des rythmes asymétriques, donne une intensité comparable à la soul américaine.
Le véritable architecte de ce son est Mulatu Astatke, « père de l’Ethio-jazz ». Élevé à Addis, il étudie à Londres et Boston dans les années 1960, puis revient en 1969. Il fusionne les gammes éthiopiennes (Tizita, Bati, Ambassel — les qenets ou modes traditionnels) avec l’harmonie du jazz américain, de la soul et des rythmes latins. Vibraphone et piano électrique deviennent ses signatures6. Il enregistre Mulatu of Ethiopia en 1972, disque fondateur qui restera confidentiel des décennies. Le studio Amha Records, fondé par Amha Eshete en 1969, produit plus de 100 singles d’Ethio-jazz en six ans7. Les artistes majeurs de cette époque — Tilahun Gessesse, Alemayehu Eshete, Bizunesh Bekele, Mahmoud Ahmed, Girma Beyene — enregistrent des dizaines de titres.
Le Walias Band — du nom d’un ibex des hauts plateaux — devient l’orchestre de studio le plus prolifique, accompagné de funk polyrythmique inspiré de King Curtis8. En 1977, il enregistre avec Mulatu Tche Belew, un des rares albums instrumentaux9.
Le saviez-vous ? En dix ans (1969-1978), l’Éthiopie produit environ 500 singles5.
Le Derg, la censure et l’exil (1974-1991)
Le coup d’État de 1974 et le Derg, régime dictatorial de Mengistu Haile Mariam, interrompent brutalement cet élan. Pendant dix-sept ans, les orchestres sont dissous, la vie nocturne paralysée par le couvre-feu et une censure paranoïaque5. Beaucoup d’artistes majeurs fuient vers les États-Unis, le Soudan, l’Arabie saoudite ou l’Europe : Girma Beyene, Muluken Mellesse, Aster Aweke, Ephrem Tamru5.
Les restés au pays composent avec la répression. Le sem-enna-werq (« cire et or »), tradition de double sens, permet de dissimuler un message critique derrière une déclaration amoureuse. Neway Debebe invente cette technique dans les années 1980, devenant un idole5. Le producteur Ali Tango — découvreur de talents et pionnier du numérique — produit des classiques de la cassette5.
La diaspora continue pourtant de faire entendre sa voix. Le Walias Band se produit aux États-Unis en 1981, jouant pour des réfugiés éthiopiens. Quatre membres restent en Amérique et forment le Zula Band ; Hailu Mergia, le claviériste, travaille comme chauffeur de taxi à Washington tout en enregistrant des cassettes10. L’une des plus belles histoires oubliées de la musique africaine.
La redécouverte mondiale : de l’Éthiopiques à la renaissance
Tout bascule au début des années 1990 avec le Français Francis Falceto, programmateur world music. En 1984, il découvre un vinyle de Mahmoud Ahmed. Fasciné, il se rend en Éthiopie et rencontre le chanteur en 1985. Il réédite Erè Mèla Mèla (1975) sur Crammed Discs en 1986, obtenant un triomphe critique11. Impulsé par ce succès, Falceto crée en 1996 la série Éthiopiques avec Buda Musique : les 32 volumes rééditent les trésors de 1950-1975, redonnant visibilité mondiale à Mahmoud Ahmed, Mulatu Astatke, Tilahun Gessesse, Aster Aweke ou Getatchew Mekurya12. En 2000, le film Broken Flowers de Jim Jarmusch expose l’Ethio-jazz à une nouvelle génération13.
De Paris au Caire, une génération s’empare de ce son. Le collectif parisien Akalé Wubé (2009) explore le répertoire des années 1960-1970 en jouant plus de 200 concerts14.
Héros actuels et scènes émergentes
Si la redécouverte internationale a mis en avant les figures de l’âge d’or, l’Éthiopie d’aujourd’hui compte aussi ses propres têtes d’affiche.
Teddy Afro (Tewodros Kassahun, né en 1976 à Addis-Abeba) est la star la plus importante du pays. Son premier album Abugida (2001) le hissent parmi les voix majeuses du pays15. Yasteseryal (2005) dénonce la corruption : cinq chansons bannies des médias, mais un album qui s’écoule à plus d’un million de copies16. Arrêté et emprisonné 16 mois en 2008-2009, il rentre au stade national d’Addis-Abeba devant 60 000 spectateurs17. Son album Ethiopia (2017) atteint le n°1 du Billboard World Albums chart et se vend à plus de 600 000 exemplaires18. En avril 2026, Etorika, album politique si acéré que le gouvernement en interdit la diffusion19.
La diaspora fait aussi entendre sa voix : Aster Aweke (Miami) et Ejigayehu « Gigi » Shibabaw (Montréal, collaboratrice de Herbie Hancock et Wayne Shorter) incarnent les deux visages féminins les plus marquants de l’exil5.
Mulatu Astatke n’a jamais cessé d’évoluer. À près de 80 ans, il sort Tension avec le Hoodna Orchestra israélien20, puis Mulatu Plays Mulatu en septembre 2025 — son premier album studio en dix ans, et sa dernière œuvre avant retraite21.
La scène éthiopienne vit une transformation numérique : le streaming, estimé à 4,61 millions de dollars en 2023, devrait atteindre 7,1 millions en 202722. La jeune génération — Michael Belayneh, Meklit Hadero (co-fondatrice du Nile Project), Future Pilot A.K.A. — mélange Ethio-jazz, indie rock et hip-hop2324.
Vers un futur polyrythmique
L’Éthiopie n’a pas besoin de conquérir le monde pour que son son soit universel : il l’a toujours été. Des cloîtres d’Addis-Abeba aux azmaribets de la capitale, des studios de la golden era aux playlists Spotify, ce qui frappe dans la musique éthiopienne, c’est sa capacité à rester profondément soi-même — tout en embrassant jazz, funk, soul, reggae et électronique sans jamais se diluer. Entre traditions liturgiques séculaires, censure et résilience, renaissance mondiale et scènes émergentes, l’Éthiopie a ceci d’unique : elle a inventé son propre chemin musical, et le monde suit toujours.
Sources et références
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Songlines, « Rough Guide to World Music: Ethiopia », 17 juillet 2018. URL : https://www.songlines.co.uk/content/features/rough-guide-to-ethiopia ↩︎
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Music In Africa, « Popular music in Ethiopia ». URL : https://musicinafrica.net/magazine/popular-music-ethiopia/ ↩︎
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Songlines, idem. ↩︎
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The Vinyl Factory, « An introduction to Ethio-Jazz in 10 records », 16 mars 2018. URL : https://thevinylfactory.com/features/an-introduction-to-ethio-jazz-in-10-records ↩︎
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Wikipedia, « Ethiopian Golden Age of music ». URL : https://en.wikipedia.org/wiki/Ethiopian_Golden_Age_of_music ↩︎
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AllMusic, « Mulatu Astatke — Biography ». URL : https://www.allmusic.com/artist/mulatu-astatke-mn0001784311 ↩︎
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Wikipedia, « Walias Band ». URL : https://en.wikipedia.org/wiki/Walias_Band ↩︎
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Music In Africa, « Walias Band ». URL : https://musicinafrica.net/node/6663 ↩︎
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Last.fm, « Hailu Mergia and the Walias biography ». URL : https://last.fm/music/Hailu+Mergia+and+the+Walias/+wiki ↩︎
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Wikipedia, « Francis Falceto ». URL : https://en.wikipedia.org/wiki/Francis_Falceto ↩︎
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Grokipedia, « Francis Falceto ». URL : https://grokipedia.com/page/francis_falceto ↩︎
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The Vinyl Factory, idem. ↩︎
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Afro Caribbean Beats, « Akalé Wubé — 2010 ». URL : https://afrocaribbeanbeats.com/en/akale-wube-2010 ↩︎
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Coda Music, « Teddy Afro — Biography ». URL : https://codamusic.me/artists/teddy-afro/ ↩︎
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Wikipedia, « Teddy Afro ». URL : https://en.wikipedia.org/wiki/Teddy_Afro ↩︎
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AP News, « Ethiopia’s star singer Teddy Afro makes plea for openness ». URL : https://apnews.com/general-news-music-401a774eb85b475cae6cc24cda4cf779 ↩︎
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The Guardian, « Teddy Afro, Ethiopia’s biggest pop star », 13 juillet 2017. URL : https://www.theguardian.com/music/2017/jul/13/teddy-afro-ethiopias-biggest-pop-star-because-of-our-government-our-country-is-divided ↩︎
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Addis Go, « Ethiorica - Teddy Afro New Album 2026 », 24 mars 2026. URL : https://addisgo.com/2026/03/24/ethiorica-teddy-afro-new-album-2026/ ↩︎
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AllMusic, idem. ↩︎
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Music In Africa, « Ethiopia: Mulatu Astatke announces farewell tour with new album ». URL : https://musicinafrica.net/ethiopia-mulatu-astatke-announces-farewell-tour-new-album ↩︎
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Addis Fortune, « From Cassette, CD Dreams to Cloud Streams ». URL : https://addisfortune.news/from-cassette-cd-dreams-to-cloud-streams ↩︎
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World Music Central, « Interview with Captivating Ethiopian American Artist Meklit ». URL : https://worldmusiccentral.org/interview-with-captivating-ethiopian-american-artist-meklit ↩︎
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AllMusic, « Meklit — Biography ». URL : https://allmusic.com/artist/meklit-mn0003282964 ↩︎

















