Histoire de la musique au Ghana
Accra vibre le week-end dans les clubs de Osu et de Jamestown1. Sur les terrasses en bois de La Banta ou sous les lustres du National Theatre, les danseurs suivent un rythme qui a traversé plus d’un siècle2. Le Ghana — premier pays d’Afrique subsaharienne à obtenir son indépendance, le 6 mars 19573 — a placé la highlife au cœur de sa culture nationale. Plus d’un siècle après les premiers bruits de cuivres coloniaux, le pays continue de façonner le son de l’Afrique moderne4. Mais comment un carrefour de rythmes ga, akan et ewe est-il devenu le berceau d’un genre musical qui a conquis l’Afrique entière ?
Des tambours aux premiers cuivres (avant 1940)
La musique ghanéenne puise ses racines dans des traditions millénaires. Les Akan (peuple qui inclut les Ashanti et les Fante) et les Ewe (peuple de la côte est-ghanéenne et togolaise) possèdent chacun des systèmes de drumming sophistiqués, avec des tambours communicants transmettant messages et nouvelles sur des kilomètres5. Les Ga de la côte d’Accra pratiquent le gombe, une musique de danse liée aux cérémonies et mariages6. Ces traditions rurales sont le terreau sur lequel tout se greffe par la suite7.
- Au XIXᵉ siècle, la présence coloniale britannique transforme la scène. Les portugais avaient importé la guitare aux XVᵉ–XVIᵉ
- siècles via Elmina (Fort de l’Elmina, sur la Gold Coast), mais c’est l’administration britannique qui introduit les cuivres
- militaires8. De grands ensembles à vent coloniaux recrutent des musiciens locaux, et les musiciens ghanéens adoptent foxtrot,
- waltz et quickstep9. En parallèle, les guitar bands acoustiques prospèrent dans la région d’Asante et les ports de la côte
- le palm-wine, nom donné par les musiciens eux-mêmes à cette musique jouée dans les tavernes, se développe avec des guitaristes comme Kwa Mensah, surnommé « le Grand-Père »10.
En 1932, un jeune flûtiste de 13 ans, Emmanuel Tettey Mensah, intègre l’Accra Orchestra dirigé par le professeur Joe Lamptey11. En 1939, Mensah et son frère Yebuah remportent le concours de danse “Lambeth Walk” au King George Memorial Hall (l’actuel Parlement de Ghana), marquant une étape symbolique dans la professionnalisation de la scène locale12.
Le saviez-vous ? Le Ghana possède plus de 100 langues et ethnies différentes13. Cette diversité linguistique nourrit directement la musique : les chansons de E.T. Mensah alternaient en ga, twi, fante et ewe, créant une musique universelle pour l’ouest africain14.
L’âge d’or de la highlife (1948–1966)
La highlife est née de la rencontre entre instruments européens et rythmes africains15. Selon l’historien John Collins, trois éléments déterminants la fondent : les rythmes de gong ouest-africains, la guitare à deux doigts, et l’hymne chrétien16. Le résultat, à partir des années 1920, est une musique urbaine, dansante, qui parle aux élites coloniales noires — les high ups — d’où le nom17.
Le tournant décisif arrive après la Seconde Guerre mondiale. Le 31 mai 1919 à Ussher Town, un quartier d’Accra18, Emmanuel Tettey Mensah — surnommé E.T. Mensah — sort de sa formation en pharmacie (il devient pharmacien diplômé en 1943) pour rejoindre les Tempos, un orchestre d’ Accra qui vient de passer du statut de groupe musical militaire à celui d’orchestre de dance band19. En 1948, Mensah prend la direction du groupe, qui devient E.T. Mensah et les Tempos20. Le style est un feu d’artifice : cuivres puissants, sections rythmiques tendues, percussions afrocubaines apportées par le batteur Guy Warren (futur Kofi Ghanaba), retour de calypso jamaïcain21. La recette marche. De 1952 à 1960, les disques des Tempos sortent chez Decca West Africa et se vendent dans tout l’ouest africain22.
Mensah devient le « Roi de la Highlife »23. En 1956, Louis Armstrong lui-même joue en jam session avec lui à Accra24. En 1957, il compose “Ghana Freedom”, hymne de l’indépendance25. Les Tempos tournent au Nigeria (1949), en Côte d’Ivoire, en Guinée, en Sierra Leone et au Liberia (1958–1959)26. Les jeunes leaders nigérians — Victor Olaiya, Rex Lawson, un jeune Fela Kuti — apprennent la highlife sur leurs disques27. Le 1ᵉʳ janvier 1971, le festival Soul to Soul d’Accra réunit Roberta Flack, Ike & Tina Turner, les Staple Singers et plus de 100 000 spectateurs ghanéens28.
Dans les années 1950 et 1960, d’autres groupes brillent : les African Brothers d’Akan (Nana Kwame Ampadu), les Carousel Seven de C.K. Mann29. Les paroles disent l’espoir de l’indépendance, les réalités du quotidien — l’amour, la mort, l’argent30.
Crise et résilience (1966–2000)
Le coup d’État de 1966 qui renverse le président Kwame Nkrumah plonge le pays dans une instabilité politique et économique31. La highlife, associée au régime renversé, perd son soutien officiel32. Les new sounds — soul américain, rumba congolaise, afrobeat — attirent la jeunesse33. Dans les années 1970, le style orchestral à cuivres de Mensah est éclipsé par la guitare acoustique, le disco et le reggae34.
Cassette audio (support d’enregistrement portatif alimenté par batterie, concurrent du vinyle) puis piratage cassent le marché de l’enregistrement ghanéen35. Les studios ferment, les musiciens partent travailler en Côte d’Ivoire, au Nigeria ou à Londres36. Le pays voit poindre un renouveau identitaire : Kwaa Mensah, redécouvert en 1975, enregistre son album Wawo Christo37. George Darko, basé à Berlin, fonde le Burgher Highlife38. Mais les disques sont devenus rares, les droits d’auteur quasi inexistants39.
En 1989, le gouvernement ghanéen confère à E.T. Mensah le titre d’Okunini (« le Sage »)40. Il reçoit un doctorat honoris causa41. Le « Roi de la Highlife » s’éteint le 19 juillet 1996, à 77 ans42.
Le renouveau : d’Amaarae à Black Sherif (2000–aujourd’hui)
Au XXIᵉ siècle, la scène musicale ghanéenne connaît une renaissance numérique qui dépasse les frontières du continent. Le streaming, les plateformes numériques et les collaborations internationales ont placé Accra au cœur de l’afrobeats et des musiques urbaines africaines43.
Amaarae, née dans le Bronx et élevée entre Atlanta et Accra44, incarne cette nouvelle génération. Son EP Passion Fruit Summers (2017) et son album THE ANGEL YOU DON’T KNOW (2020) marient afrobeats, R&B et soul45. Sa chanson “Sad Girlz Luv Money” atteint l’international ; sa piste “A Body, A Coffin” figure dans la bande originale de Black Panther: Wakanda Forever de Marvel46. Avec plus de 5 millions d’abonnés Spotify, Amaarae est l’artiste ghanéenne la plus diffusée47.
Black Sherif, rappeur de 24 ans issu de l’arrondissement de Bantama à Kumasi48, fusionne highlife, drill et hip-hop49. “Kweku The Traveller” et “Kilimanjaro” (avec Tiwa Savage et Young Jonn) obtiennent des millions d’écoutes50. Le producteur américain DJ Khaled qualifie sa musique de « morceau qui touche l’âme »51.
Stonebwoy (de son vrai nom Livingstone Etse Satekla), 45 fois lauréat de prix nationaux, a fait de l’afro-dancehall — fusion de afrobeats, dancehall et reggae — sa marque de commerce52. KiDi, King Promise, Shatta Wale, Gyakie, King Paluta complètent cette éclosion53. En 2022, le gouvernement ghanéen a officiellement inscrit la highlife au registre du patrimoine culturel immatériel54. Le festival Afro Nation se tient chaque année à Black Star Square, le lieu même de la proclamation d’indépendance de 195755.
| Figure fondatrice | Période | Contribution principale |
|---|---|---|
| E.T. Mensah (1919–1996) | 1948–1990 | Roi de la highlife, compositeur de “Ghana Freedom” |
| Joe Lamptey | 1930–1950 | Formateur de la première génération de dance bands d’Accra |
| Guy Warren / Kofi Ghanaba (1923–2013) | 1947–1970 | Percussionniste afrocubain, figure de la jazzification ghanéenne |
| Kwaa Mensah | 1975–2000 | « Le Grand-Père » du palm-wine, redécouverte et réenregistrements |
| C.K. Mann (1942–2021) | 1960–2021 | Guitare acoustique, haute-life durant les années rock et disco |
| Pat Thomas (1952–2015) | 1979–2015 | Highlife-rockstar, fusion rock et traditional |
| Amaarae (née 1997) | 2017–aujourd’hui | Afrobeats alternatif international, 5M+ followers Spotify |
| Black Sherif (né 2000) | 2020–aujourd’hui | Drill ghanéen fusion highlife, percée internationale |
Le Ghana n’est pas seulement un pays qui a inventé la highlife. C’est un laboratoire permanent où se mélangent tradition et innovation, un terreau fertile qui, d’E.T. Mensah à Amaarae, continue de faire vibrer le continent tout entier56.
Sources
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OkayAfrica, « Black Sherif, KiDi & Stonebwoy on How Ghana’s Music Scene is Taking Over », 9 janvier 2023. URL : https://www.okayafrica.com/black-sherif-kidi-stonebwoy-on-how-ghanas-music-scene-is-taking-over/110494 ↩︎
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3News, « The Big Six of Ghana’s Current Music Scene », 4 août 2022. URL : https://www.3news.com/the-big-six-of-ghanas-current-music-scene ↩︎
-
Ghana-Net, « E. T. Mensah: The King of Highlife ». URL : https://ghana-net.com/e-t-mensah-the-king-of-highlife ↩︎
-
MyJoyOnline, « Ghana’s Rising Stars and Their Bangers Breaking Borders ». URL : https://www.myjoyonline.com/ghanas-rising-stars-and-their-bangers-breaking-borders/ ↩︎
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Willie Anku, « Drumming Among the Akan and Anlo Ewe of Ghana: An Introduction », African Music 4, nᵒ 3, International Library of African Music. URL : https://journal.ru.ac.za/index.php/africanmusic/article/view/1827 ↩︎
-
Wolfgang Bender, Sweet Mother: Modern African Music, chap. 3 « West African Highlife ». University of Chicago Press, 1991. ↩︎
-
Ronnie Graham, Stern’s Guide to Contemporary African Music, chap. 3 « Ghana ». Zwan Publications, 1988. ↩︎
-
Bender, Sweet Mother, p. 96–98 (sur l’importation portugaise de la guitare et les cuivres coloniaux). ↩︎
-
Graham, Stern’s Guide, vol. 1, p. 82–83. ↩︎
-
Graham, Stern’s Guide, p. 85 (sur Kwaa Mensah / « le Grand-Père ») ; Bender, chap. 3, sur le palm-wine. ↩︎
-
Ghana-Net, « E. T. Mensah: The King of Highlife » (section « A boy from Ussher Town »). ↩︎
-
Wikipedia, « E. T. Mensah » ; RetroAfric, « The King of Highlife » liner notes. URL : https://www.retroafric.com/html/sl_notes/01xcd_3.html ↩︎
-
World Music Guide (Bensignor), chap. 3 « West Africa », p. 25. ↩︎
-
RetroAfric liner notes ; Graham, Stern’s Guide, p. 82–83. ↩︎
-
Bender, Sweet Mother, chap. 3 ; World Music Guide, p. 25–26 (sur la naissance de la highlife). ↩︎
-
John Collins, cité dans Bender, Sweet Mother, p. 98–99 ; voir aussi Music in Africa (https://musicinafrica.net) sur les origines. ↩︎
-
Bender, Sweet Mother, p. 96 : le terme « high life » vient des « high ups », l’élite coloniale noire. ↩︎
-
Ghana-Net (E.T. Mensah) : naissance au 31 mai 1919 à Ussher Town, Accra ; Wikipedia (« E. T. Mensah ») corrobore. ↩︎
-
Ghana-Net sur E.T. Mensah (pharmacien diplômé 1943, rejoint les Tempos 1947) ; Wikipedia corrobore. ↩︎
-
Ghana-Net : Mensah reconstruit les Tempos sous son nom en 1948 ; RetroAfric liner notes corroborent. ↩︎
-
Ghana-Net (Guy Warren / Kofi Ghanaba, calypso et jazz afrocubain) ; Bender, chap. 3, sur la « ré-africanisation » par les percussions afrocubaines de Warren. ↩︎
-
Ghana-Net et RetroAfric : premier enregistrement Decca en 1952 ; Wikipedia confirme. ↩︎
-
Ghana-Net, « The King of Highlife » ; Wikipedia et RetroAfric confirment le surnom. ↩︎
-
Ghana-Net (Louis Armstrong à Accra, 1956) ; Wikipedia et RetroAfric corroborent la jam session. ↩︎
-
Ghana-Net : « Ghana Freedom Highlife », 1957, chanté la nuit de l’indépendance ; Wikipedia confirme. ↩︎
-
RetroAfric liner notes : tournée 1958–1959 en Côte d’Ivoire, Liberia, Guinée, Sierra Leone ; Ghana-Net corrobore. ↩︎
-
RetroAfric : Olaiya et Lawson empruntent le son des Tempos ; Bender, chap. 3 (Fela Kuti élevé sur la highlife). ↩︎
-
Bender, Sweet Mother, p. 106 (festival Soul to Soul d’Accra, janvier 1971). ↩︎
-
Graham, Stern’s Guide, p. 84–85 (African Brothers, C.K. Mann). ↩︎
-
Bender, chap. 3, p. 103–105 (thèmes politiques et quotidiens de la highlife ghanéenne). ↩︎
-
Wikipedia, « E. T. Mensah » (coup d’État 1966, overthrew Kwame Nkrumah). ↩︎
-
Wikipedia et Ghana-Net : après 1966, la highlife décline et Mensah expérimente reggae, soul, pop. ↩︎
-
Wikipedia : soul, rumba congolaise, afrobeat érodent la domination de la highlife. ↩︎
-
RetroAfric liner notes (1970s : guitar-band highlife, disco, reggae) ; Wikipedia corrobore. ↩︎
-
Bender, Sweet Mother, p. 107–108 : cassettes et piratage déciment la production ghanéenne. ↩︎
-
Bender, p. 107 : musiciens en Côte d’Ivoire, Nigeria, Londres, US ou UK. ↩︎
-
Graham, Stern’s Guide, p. 85 (Kwaa Mensah : premier album Wawo Christo, redécouverte 1975). ↩︎
-
Bender, p. 107 (George Darko à Berlin, « Burgher Highlife » avec de meilleurs studios). ↩︎
-
Bender, p. 107 : « records are recorded and manufactured in neighbouring countries » ; Piraterie, droits nuls. ↩︎
-
Ghana-Net : Mensah honoré en 1989 avec le titre Okunini ; Wikipedia confirme. ↩︎
-
Wikipedia, « E. T. Mensah » (doctorat honoris causa 1989) ; Ghana-Net corrobore. ↩︎
-
Wikipedia et Ghana-Net : décès, 19 juillet 1996, Accra, 77 ans. ↩︎
-
MyJoyOnline (Ghana’s Rising Stars) ; OkayAfrica (Afro Nation at Black Star Square) ; 3News (Big Six). ↩︎
-
Grammy.com, « Meet The Latest Wave Of Rising Afrobeats Stars : Amaarae ». URL : https://www.grammy.com/news/10-rising-afrobeats-2023-artists-amaarae-bnxn-oladapo-videos/ ↩︎
-
Grammy.com sur Amaarae (Passion Fruit Summers, THE ANGEL YOU DON’T KNOW) ; 3News corrobore. ↩︎
-
3News (Amaarae dans Black Panther: Wakanda Forever) ; OkayAfrica (Afro Nation coverage). ↩︎
-
3News : « 5M+ followers Spotify » ; MyJoyOnline corrobore la liste Spotify Global Impact. ↩︎
-
3News (Black Sherif) ; OkayAfrica (Black Sherif at Afro Nation). ↩︎
-
3News : « blends Ghanaian highlife with reggae, hip hop and other sounds » ; OkayAfrica confirme le mix drill / highlife. ↩︎
-
MyJoyOnline (« Kilimanjaro » avec Tiwa Savage et Young Jonn) ; 3News corrobore. ↩︎
-
3News : DJ Khaled sur Black Sherif (« music that touches your soul »). ↩︎
-
3News : « 45-time award-winning… Grammy nominee » ; OkayAfrica (Stonebwoy at Afro Nation). ↩︎
-
OkayAfrica, 3News, MyJoyOnline (KiDi, King Promise, Shatta Wale, Gyakie, King Paluta). ↩︎
-
3News : « Highlife is over 100 years old and recognised as Ghana’s intangible cultural heritage » (8th Showbiz Roundtable). ↩︎
-
OkayAfrica (Afro Nation at Black Star Square, site historique de l’indépendance). ↩︎
-
OkayAfrica, 3News, MyJoyOnline (synthèse de la scène contemporaine). ↩︎



