Comores

Musique comorienne

Langues : comorien, français (off.), arabe.

Histoire musicale des Comores

Au carrefour de l’Afrique bantoue, du monde arabo-persan, de l’Inde et de la France, l’archipel des Comores — la « Lune » en arabe, Qamar — possède l’une des scènes musicales les plus métissées de l’Océan Indien. Chaque génération comorienne a puisé dans l’extérieur sans renier ce qui la composait : le violon côtoie le tambour local, les poèmes en shingazidja font écho aux ghazals du Caire, et le twarab — héritier du taarab zanzibarite — continue de rythmer les grandes cérémonies du grand mariage.

Des ngoma au twarab, l’empreinte swahilie (XVIe–XIXe siècle)

Les Comores tirent leurs racines musicales des vagues de migrations qui les ont peuplées depuis le VIe siècle : peuples bantous venus d’Afrique de l’Est, Arabes venus du Yémen, Persans transitant par les comptoirs swahilis. Chacune a laissé ses rythmes, ses instruments, ses manières de chanter. Les « ngoma » — danses collectives à trois temps encore présentes dans les cérémonies — et la « sambe », danse traditionnelle à rythme ternaire, constituent le socle de la musique comorienne 1.

Le tournant décisif arrive au XIXe siècle avec le sultanat de Zanzibar, qui étend son influence sur l’Océan Indien. Vers 1880, le sultan Barghash bin Said fait venir un ensemble musical d’Égypte pour enrichir sa cour. Le « taarab » — violons, oud, poèmes en swahili — fusionne l’influence égyptienne, indienne et africaine. À Zanzibar, des ressortissants comoriens fondent le club musical Nadi Shuub en 1908 2. Deux ou trois ans plus tard, le violoniste Abdallah Cheikh Mohamed rentre à Moroni avec le premier groupe de taarab, baptisé « fidrilia » en shingazidja — du mot swahili fidla, qui signifie « violon » 3. Les Comorais adoptent le style, le transposent dans leur langue et le rebaptisent « twarab ».

En moins de vingt ans, des clubs musicaux (kilabu) ouvrent dans toutes les grandes villes de Grande Comore 4. Le twarab se joue dans les salons nuptiaux, réunit une trentaine de personnes, et s’accompagne de violons, d’oud, de tambours locaux (le msondo, le duf) et, par la suite, d’accordéons et de cello. En 1937, un observateur français rapporte que « les invités chantent tous en même temps, en balançant la tête de gauche à droite, au rythme » 5. Pour l’historien Moussa Said, professeur à l’Université des Comores, le genre s’est rapidement ancré dans les pratiques sociales de l’île 6.

Le saviez-vous ? Le premier enregistrement connu d’un artiste comorien remonte à 1930 : un disque mystérieux publié par Columbia Records et crédité à un certain « Abubakar », dont on ignore s’il était comorien ou un Zanzibari parlant shingazidja 7. Aucun autre enregistrement de musiciens comoriens ne suivra avant les années 1960.

Mohammed Hassan : du village au panthéon (1945–1975)

Si le twarab est arrivé comme musique urbaine et élitiste, c’est Mohammed Hassan qui l’a rendu populaire. Né en 1932 dans le village de Ntsaoueni sur la côte ouest de Grande Comore, dans une famille pieuse (sa mère était reconnue comme la meilleure interprète du Coran du quartier), Hassan n’avait rien d’un prédestiné 8. La musique était alors considérée avec méfiance par les communautés musulmanes conservatrices.

En 1945, vers 13 ans, un groupe du village voisin vient se produire — un violoniste et un joueur de ngoma. Hassan est sous le choc : « J’ai essayé le lendemain de construire un instrument semblable, avec des cordes faites de fibre de coco », se souvient-il 9. L’année suivante, il lance son propre groupe ; en 1948, il donne son premier concert public. Il joue des morceaux swahilis et arabes — Siti bint Saad, Bakar Abedi de Zanzibar, mais aussi Umm Kulthum et Mohamed Abdel Wahab 10.

Pendant les années 1950, toutes les chansons sont en swahili ou en arabe. Le tournant décisif arrive en 1962 : Hassan chante pour la première fois en shingazidja, la langue locale de Grande Comore. « Les gens venaient des quatre coins de l’île pour attester que je chantais vraiment en comorien », confie-t-il en 1998 11. C’est une révolution culturelle dans un contexte de lutte pour l’autonomie. En parallèle, Hassan écrit ses paroles en adaptant l’écriture swahili-arabe (l’« Ajami »), qu’il utilise pour noter des poèmes comme Mri Uwalao (L’Arbre fleuri) 12.

Parallèlement, l’orchestre ASMUMO (Association Musicale de Moroni), fondé par Maabad Mzee, devient le pilier musical de la capitale. Ses membres composent des chansons qui dénoncent le président Said Mohamed Cheikh, partisan de l’autonomie interne, et militent pour l’indépendance totale 13. ASMUMO est affilié au parti vert, Aouladil Comores (son rival) au parti blanc, et chacun utilise le twarab pour diffuser ses idées 14. Le genre, importé comme musique de salon, est devenu un instrument de lutte politique.

En 1969 et 1972, Mohammed Hassan est invité à Majunga (Madagascar), où il enregistre sur le label Voix de Comores. Par la suite, Radio Comores diffuse régulièrement ses titres. Mais après l’indépendance (1975), le régime révolutionnaire d’Ali Soilih (1975–1978) considère le twarab comme un héritage réactionnaire et fait retirer presque tous les disques de la bibliothèque de Radio Comores 15. Hassan se retire à Ntsaoueni. Il ne se produira plus que ponctuellement, invité par la diaspora à Marseille ou La Réunion dans les années 1990. Il reçoit une médaille présidentielle en 2004 et s’éteint en 2013 à 81 ans 16.

Mshago, diaspora et fusion : la modernisation (1975–2000)

La fin des années 1960 marque un tournant : l’introduction d’une batterie jazz ou rock rend le twarab plus énergique, plus dansant. La nouvelle forme, baptisée « mshago », migre des villes vers les villages 17. Les années 1980 voient deux phénomènes modifier la scène : la naissance du premier studio d’enregistrement aux Comores (Studio 1, 1988) et l’émigration massive de musiciens vers la France 18. Les artistes établis à Paris et Marseille enregistrent en France mais gardent la Comore comme source d’inspiration majeure.

Salim Ali Amir, né en 1962 à Moroni, surnommé « SA2 », incarne cette époque de métissage. Auteur-compositeur, multi-instrumentiste et autodidacte, il enregistre plus de douze albums depuis 1988 et compose chaque fois des ponts entre twarab, sega mauricien, salègy malgache, afro-zouk et rythmes comoriens 19. Nommé au prix Découvertes RFI en 1987, il tourne dans tout l’Océan Indien, en France et en Côte d’Ivoire 20. En 2019, il publie Tsiono Zindji, recueil de ses 110 textes de 12 albums, pour laisser une archive écrite de son art 21.

Le chanteur Maalesh (Othman Mohamed Elyas, né en 1961 à Moroni) parcourt un itinéraire analogue. De père comorien et de mère ougandaise, il séjourne au Kenya et en Arabie Saoudite avant de rentrer aux Comores en 1989 22. Son premier album, Wassi Wassi (1992), mêle rythmes comoriens, percussions africaines et mélodies orientales 23. Prix Découvertes RFI 1992 après sa participation au festival de Château-Thierry, il se produit en France, aux Pays-Bas, en Belgique et au Canada 24.

Chamsia Sagaf, née en 1955 à Mitsamiouli, s’impose comme la première femme comorienne à enregistrer un album studio (Studio 1, 1989) et à conquérir la scène internationale 25. Pionnière dans la fusion twarab–zouk, anticipant le courant « afro-zouk », elle reçoit le prix Meilleure artiste Est-Afrique (femmes) aux KORA All Africa Music Awards en 2003 pour Loléya 26.

La génération actuelle : entre patrimoine et innovation

Aujourd’hui, la musique comorienne se renouvelle en permanence. Nawal (Nawal Mohamed, née en 1964), soprano et multi-instrumentiste souvent désignée comme la « Voix des Comores », a bâti une carrière internationale avec L’Île Rose (1997) et Sitti (2005) 27. En 2026, elle lance le Afro Jazz Taarab Project sur Bandcamp, prolongeant ce dialogue entre les traditions de l’Océan Indien et la scène mondiale 28.

Chebli, né dans la diaspora comorienne à Lyon, peint les angoisses d’une jeunesse sacrifiée dans Shababi 29. Shaadoow (Ali Chadhuli), qui a accompagné Maalesh entre 2005 et 2008, développe un folk comorien mêlé de reggae et de blues 30. La jeune Malha (née en 1993) improvise un style « afro-toirabé », fusion d’afrobeat, d’afrohouse et de twarab 31.

Les plateformes numériques ouvrent de nouvelles voies. TikTok est décrit comme un « tremplin » par les jeunes artistes comoriennes capables d’atteindre un public international en quelques secondes de vidéo 32. Le rappeur Rayad, originaire de la Seine-Saint-Denis, a débuté à six ans et dépasse les deux millions de vues par clip 33. Et Salim Ali Amir, à 62 ans, prépare déjà son treizième album, mêlant compositions classiques et talents de la nouvelle génération 34.

Figures fondatrices de la musique comorienne

Nom Période Rôle Source
Abdallah Cheikh Mohamed 1912 Premier groupe twarab à Moroni (Marin Band) 3
Mbaruk Mwandjié Twabibu 1940–1950 Chanteur pionnier, ramène des tubes de Zanzibar 2
Mohammed Hassan 1932–2013 Plus grand auteur-compositeur, premier en shingazidja (1962) 8
Maabad Mzee 1960 Compositeur d’ASMUMO, orchestre de Moroni 13
Salim Ali Amir 1962 12 albums, fusion twarab–zouk–sega, prix RFI 1987 19
Maalesh 1961 Wassi Wassi, prix Découvertes RFI 1992 22
Chamsia Sagaf 1955 Première femme en album studio (1989), KORA Award 2003 25
Nawal 1964 Voix de Comores, Afro Jazz Taarab Project 2026 27

Un héritage en mutation

La musique des Comores n’est pas un musée — c’est un chantier en mouvement. Le twarab, qui a voyagé de l’Égypte de Oum Kalthoum jusqu’aux majilis de Grande Comore, continue de se réinventer. Les jeunes artistes mélangent sambe et afrobeat, twarab et zouk, rythmes morniens et rap parisien. Les défis sont immenses : exil, piratage, crise économique. Mais l’archipel, qui s’est toujours nourri de l’échange, n’a jamais cessé de chanter. Et le violon fidrilia ne s’est jamais tu.

Sources et références


  1. Grokipedia, « Music of the Comoros » https://grokipedia.com/page/music_of_the_comoros ↩︎

  2. PHOI, « Comoros music », Werner Graebner, 5 juillet 2023. https://phoi.io/index.php/Articles/Show/Details/id/544 ↩︎ ↩︎

  3. Werner Graebner, PHOI, op. cit. ↩︎ ↩︎

  4. Observatoire Pharos, « Chronique d’une histoire d’amour entre le twarab et les Comores », Jeanic Lubanza, 29 juin 2022. https://www.observatoirepharos.com/pays/comores/chronique-dune-histoire-damour-entre-le-twarab-et-les-comores/ ↩︎

  5. Fontoynont et Raomandahy, « La Grande Comore », Mémoires de l’Académie Malgache 23, Tananarive, 1937. Cité dans PHOI, op. cit. ↩︎

  6. Observatoire Pharos, op. cit. ↩︎

  7. Excavated Shellac, « Abubakar – Shah Na Mbere », 24 mars 2019. https://excavatedshellac.com/2019/03/24/abubakar-shah-na-mbere-pts-1-2 ↩︎

  8. PHOI, op. cit. ↩︎ ↩︎

  9. #AuxSons / Music In Africa, « Le taarab aux Comores, un patrimoine oublié » https://www.auxsons.com/focus/le-taarab-aux-comores-un-patrimoine-oublie/ ↩︎

  10. PHOI, op. cit. ; Wikipedia, « Music of the Comoros » https://en.wikipedia.org/wiki/Music_of_the_Comoros ↩︎

  11. PHOI, op. cit. ; #AuxSons, op. cit. ↩︎

  12. PHOI, op. cit. ↩︎

  13. #AuxSons, op. cit. ; Observatoire Pharos, op. cit. ↩︎ ↩︎

  14. #AuxSons, op. cit. ↩︎

  15. PHOI, op. cit. ; Wikipedia, op. cit. ↩︎

  16. Grokipedia, op. cit. ↩︎

  17. PHOI, op. cit. ↩︎

  18. #AuxSons, op. cit. ↩︎

  19. Afrisson, « Salim Ali Amir » https://www.afrisson.com/salim-ali-amir-674/ ↩︎ ↩︎

  20. Afrisson, op. cit. ↩︎

  21. Africa-Press, « Autobiographie « Tsiono Zindji » » https://www.africa-press.net/comores/culture-et-art/autobiographie-tsiono-zindji-le-recueil-qui-retranscrit-les-chansons-de-salim-ali-amir ↩︎

  22. Wikipedia, « Maalesh » https://fr.wikipedia.org/wiki/Maalesh ↩︎ ↩︎

  23. 200 World Albums, « Comoros: Wassi Wassi – Maalesh » https://www.200worldalbums.com/post/comoros-wassi-wassi-maalesh ↩︎

  24. Partoch.com, « Maalesh » https://mail.partoch.com/artistes/maalesh ↩︎

  25. Probsee, « Chamsia Sagaf » https://probsee.com/p/chamsia_sagaf ↩︎ ↩︎

  26. Probsee, op. cit. ↩︎

  27. Grokipedia, op. cit. ↩︎ ↩︎

  28. Bandcamp, « Afro Jazz Taarab Project » — Nawal, 10 avril 2026 https://nawal-voiceofcomoros.bandcamp.com/album/afro-jazz-taarab-project ↩︎

  29. Africultures, « Chebli » http://africultures.com/chebli-2531/ ↩︎

  30. Montreal Radio Cité, « Shaadoow » http://www.montrealradiocite.com/artists-links/comores/shaadoow.html ↩︎

  31. IOMMa 2026, « Malha » https://www.iomma.net/artiste/malha ↩︎

  32. Kiltir, « TikTok, nouvelle rampe de lancement pour les artistes comorien·nes » https://kiltir.org/actualites/tiktok-nouvelle-rampe-de-lancement-pour-les-artistes-comoriennes ↩︎

  33. Wikipedia, « Rayad » https://fr.wikipedia.org/wiki/Rayad ↩︎

  34. Habariza Comores, « Salim Ali Amir : l’infatigable en course pour son treizième album », 15 février 2024 https://www.habarizacomores.com/2024/02/salim-ali-amir-linfatigable-en-course.html ↩︎

Carte — Comores

Artistes

Compilations