Togo

Musique togolaise

Langues : français (off.), éwé, haoussa, peul, etc.

Togo — Quand le funk de Lomé révèle l’âme africaine

Le Togo, cette fine bande de terre qui s’allonge du golfe de Guinée jusqu’au Sahel, est l’un des pays les plus petits d’Afrique. Il abrite pourtant plus de quarante groupes ethniques, des dizaines de langues, et une scène musicale qui, pendant des décennies, est restée dans l’ombre de ses grands voisins — le highlife ghanéen, l’afrobeat nigérian, la rumba congolaise. Pourtant, chaque génération y a produit des artistes qui ont façonné le son africain moderne. Aujourd’hui, la nouvelle vague togolaise conquiert les plateformes mondiales tout en puisant ses racines dans les rituels vodun et les rythmes ewé.

Des rythmes ewé aux premières scènes urbaines (1950-1970)

La musique togolaise est d’abord une musique de peuples. Les ewé, majoritaires dans le sud du pays, ont développé des formes riches comme le agbadja (un rythme de danse autour du balafon et des tam-tams) et le borborbor, utilisé lors des cérémonies de célébration. Le nord, en revanche, porte l’héritage des kabyè, des moba et des kotokoli, dont les traditions musicales reposent sur la flûte, le tambour et le chant polyphonique. Ces rituels traditionnels n’ont rien d’une musique de ‘musée’ : ils vivent, dansent et accompagnent chaque grande étape de la vie communautaire1.

À la fin des années 1950, la vague de l’électrification touche le Togo comme le reste de l’Afrique de l’Ouest. Les guitaristes, saxophonistes et percussionnistes de Lomé reprennent les rythmes traditionnels et les intègrent dans des formations qui mêlent instruments modernes et sonorités locales. Le producteur Gérard Akueson, ancien percussionniste devenu le premier Africain à ouvrir une maison de disques en France (1962), fonde le label Disques Akue. Son studio de Lomé et son studio parisien deviennent le laboratoire de la première scène moderne togolaise2.

Le saviez-vous ? Gérard Akueson a ouvert Disques Akue en France en 1962, faisant de lui le premier Africain à diriger une maison de disques sur le Vieux Continent. Son label a hébergé aussi bien Bella Bellow que GG Vikey, star béninoise2.

Bella Bellow : la première diva internationale du Togo

Georgette Nafiatou Adjoavi Bellow, dite Bella Bellow, est née le 1er janvier 1945 à Tsévié, à trente-cinq kilomètres au nord de Lomé3. Sa carrière, bien que brève, a rayonné bien au-delà des frontières togolaises. En 1966, à seulement vingt-et-un ans, elle représente son pays au premier Festival mondial des arts nègres de Dakar, le plus grand rendez-vous culturel panafricain de l’époque4. En 1969, son album Rockia, produit par Gérard Akueson et arrangé par le Camerounais Manu Dibango — avant qu’il ne fasse exploser “Soul Makossa” — marque un tournant : c’est le premier album pop entièrement chanté en langue ewé5.

Sa voix grave et puissante, mêlée aux arrangements de funk et de soul, fait d’elle une étoile internationale. Elle se produit à l’Olympia de Paris, au Maracanã de Rio, et parcourt l’Afrique francophone — Côte d’Ivoire, Congo, Zaïre — où ses concerts rassemblent des foules en délire3. Vêtue de wax, chantant en mina (sa langue maternelle) et en ewé, Bella Bellow impose un son qui est à la fois profondément togolais et résolument moderne. Elle meurt dans un accident de voiture le 10 décembre 1973, à vingt-huit ans, quelques jours avant son anniversaire3.

Après sa mort, le Togo la pleure comme une fille illustre. La BCEAO (Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest) imprime son portrait sur le billet de 10 000 francs CFA ; l’office togolais des postes édite une série de timbres à son effigie ; chaque année, la veille de son décès, des concerts commémoratifs réunissent ses fans3. Des artistes comme Angélique Kidjo, la Béninoise, ont repris ses titres Zelie et Blewu, portés sur la scène du Centenaire de l’Armistice à Paris en 20186.

Le funk des As du Golf et Roger Damawuzan

Dans les années 1970, Lomé vit sa période faste. Les groupes urbains mêlent afrobeat, highlife et rythmes traditionnels. Les As du Golf — dont Roger Damawuzan, surnommé le « James Brown de Lomé » — tiennent le haut du pavé avec un son funk endiablé, entre cris jamesbrowniens et percussions ewé7. Damawuzan, surnommé le « King of Gazo » (le gazo étant un rythme togolais originellement lié à la danse de guerre), forme un pont entre les générations : il enchaîne les concerts dans toute l’Afrique de l’Ouest et laisse un catalogue qui sera exhumé des quarante ans plus tard.

En 2016, la compilation Togo Soul 70, publiée par le label français Hot Casa Records, redécouvre pour le monde occidental ces enregistrements enfouis — Yta Jourias, Akofa Akoussah, Sewavi Jacintho — et révèle à la planète un funk togolais aussi vif que celui de ses voisins nigérians et ghanéens8.

La transmission : de Julie Akofa Akoussah à Vaudou Game

Après Bella Bellow, plusieurs artistes continuent de porter le flambeau. Julie Akofa Akoussah, née à Lomé, affronte Bella Bellow dans un concours artistique au Centre culturel français en 1962 ; elle développe une carrière solide et devient une icône de la chanson moderne togolaise9. Afia Mala, elle aussi née à Lomé, remporte le premier prix au concours de chants de Cotonou en 1980, tourne au Burkina Faso, au Togo et au Bénin pendant trois ans, et publie en 1984 Lonlon Viye — un classique du continent10.

La renaissance contemporaine commence à la fin des années 1990 avec Vaudou Game, le groupe fondé à Lyon par Peter Solo, né à Aného-Glidji — la terre natale du peuple guin, grand centre du vodun11. Le groupe fait le lien entre les chants sacrés du vodun togolais et le funk des années 1970. Sur son premier album Apiafo (2014, Hot Casa Records), Peter Solo, seul membre africain du groupe, a codifié les gammes traditionnelles vodun pour les transposer sur des instruments modernes — saxophone, trombone, claviers, batterie. Le résultat est un funk hypnotique, aux lignes mélodiques qui évoquent aussi bien les rituels de possession que les clubs de Paris12.

Pour l’album Apiafo, Peter Solo invite son oncle Roger Damawuzan, la légende des années 1970, qui chante sur le titre Pas Contente. Cette rencontre entre les générations — le petit-fils spirituel d’une étoile du funk et l’étoile du funk elle-même — est une métaphore parfaite de la musique togolaise : ancrée, mais tournée vers l’avenir12.

Les nouveaux visages : hip-hop, trap et afropop

La scène togolaise actuelle est d’une diversité extraordinaire. Depuis les années 2010, des artistes comme Fofo Skarfo du groupe La Source, Mic Flammez, Prince Mo et Toofan ont popularisé le rap et le hip-hop en ewé et en français. Prince Mo, signée chez Armel Production, remporte le prix du meilleur artiste hip-hop aux All Music Awards en 2015. Fuga Boy et Cyntish, également signés, font partie de la relève2.

Du côté de l’afropop et de la trap, Santrinos Raphaël brise les records avec des titres comme Fanta Diallo, qui tourne en boucle sur YouTube et TikTok. Kiko décapite le rap togolais avec un flow incisif sur Bâtard (2023). Kevison mêle pop-rap et kamou, musique traditionnelle du nord du Togo13. La jeune génération féminine est également en pleine effervescence : Almok, portée par le label Fanga Music, est la première femme artiste togolaise à conquérir un public international dans l’afropop. Toto Patrick et Mirlinda portent quant à eux le son zouk-dance. En 2022, Spotify recensait une hausse de 80 % des écoutes d’artistes togolais chez les moins de vingt-cinq ans hors du pays, signe d’une diaspora musicale de plus en plus influente13.

Dogo du Togo (de son vrai nom Massama Dogo) illustre cette tendance. Né à Lomé en 1972, il vit entre Washington et Lomé depuis l’an 2000. Son projet Dogo du Togo & The Alagaa Beat Band mêle rock psychédélique et afrobeat en puisant dans les rythmes festifs et rituels togolais. En 2024, son album Avoudé, enregistré en moins de quarante-huit heures avec l’ingénieur Patrick Jauneaud (qui a travaillé avec Elton John et Queen), est salué par la critique internationale comme une carte d’identité musicale du Togo14.

Un avenir en construction

Malgré ces réussites, l’industrie musicale togolaise reste jeune. Le piratage, la distribution limitée et le manque de structures d’enregistrement professionnelles sont des défis constants2. Les studios comme Tubland Record, Poq Industrie et Armel Production travaillent à structurer une filière professionnelle, mais les infrastructures peinent à suivre la demande2.

Pourtant, les signes de vitalité sont nombreux. Lomé Creative Club et Dreamz Entertainment offrent des plateformes aux jeunes artistes. Les festivalistes internationaux ne tardent plus à découvrir le son togolais : Vaudou Game joue aux Transmusicales de Rennes, Dogo du Togo enregistre en France et se produit en Europe et aux États-Unis. En 2022, la Première ministre togolaise Victoire Dogbe elle-même publie une playlist d’artistes togolais, saluant « le travail de qualité » de la nouvelle génération15.

Le Togo n’est pas le Nigeria, ni le Ghana, ni la République démocratique du Congo. Son identité musicale ne se confond pas avec celles de ses voisins — elle les complète. Des rythmes ewé du sud aux traditions kabyè du nord, des chants vodun aux riffs de funk, du hip-hop en ewé à la trap en français, chaque génération togolaise ajoute une nouvelle strate au son du pays. L’âme musicale togolaise n’attend que le monde entier prenne le temps de l’écouter.

Sources


  1. Global Voices, « Togolese music scene embraces globalization without abandoning its roots », 6 février 2023. https://globalvoices.org/2023/02/06/togolese-music-scene-embraces-globalization-without-abandoning-its-roots/ ↩︎

  2. Music in Africa, « The recording industry in Togo », musicinafrica.net/magazine/recording-industry-togo/ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎

  3. Wikipedia, « Bella Bellow », en.wikipedia.org/wiki/Bella_Bellow ; GhanaWeb, « Remembering Bella Bellow – la blueswoman d’Afrique », ghanaweb.com ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎

  4. FM4 / ORF, « Bella Bellow – The Lost Voice of Togo », fm4.orf.at/story/soul-togo-100/bella-bellow-the-lost-voice-of-togo ↩︎

  5. Biography.guide, « Bella Bellow (1945–1973) Biography », biography.guide/bella-bellow ↩︎

  6. BBC Media Centre, « Bella Bellow, songbird of Togo », bbc.com/mediacentre/proginfo/2018/02/bella-bellow-songbird-of-togo ↩︎

  7. Hot Casa Records, « Apiafo » (notice produit), hotcasarecords.bandcamp.com/album/apiafo ↩︎

  8. Discogs, « Various – Togo Soul 70 », discogs.com/master/1097049-Various-Togo-Soul-70 ↩︎

  9. Wikipedia, « Julie Akofa Akoussah », fr.wikipedia.org/wiki/Julie_Akofa_Akoussah ↩︎

  10. Stern’s Guide to Contemporary African Music, Ronnie Graham (1988), p. 153–154. Togo chapter. ↩︎

  11. OkayAfrica, « Vaudou Game Are Bringing Togolese Vodun Funk to Hot Casa », okayafrica.com/vaudou-game-are-bringing-togolese-vodun-funk-to-hot-casa/259938 ↩︎

  12. Farout Magazine, « Vaudou Game: the Togolese band keeping voodoo rhythms alive », faroutmagazine.co.uk/vaudou-game-keeping-voodoo-rhythms-alive/ ↩︎ ↩︎

  13. Upradio, « Scènes musicales émergentes à suivre : Bénin, Togo, Côte d’Ivoire — la nouvelle vague d’Afrique de l’Ouest », upradio.fr ; Levisionnaire, « Les talents émergents de la scène musicale togolaise », levisionnaire.tg ↩︎ ↩︎

  14. Afropop Worldwide, « Dogo du Togo Puts Togolese Music on the Map », interview de Banning Eyre, afropop.org/articles/dogo-du-togo-puts-togolese-music-on-the-map ; dogodutogo.com ↩︎

  15. Twitter de Victoire Dogbe, 1er janvier 2022. twitter.com/DogbeVictoire?s=20&t=epqXXOXpCZDJ4rDSVbNeMg ↩︎

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