Bénin

Musique béninoise : traditions Yoruba (Ifa, axé), Fon-Adja, Bariba — xambre, akaba, kete, instruments de culte vaudou.

Langues : français (off.), fon, adja, bariba, yoruba, fulani, somba, azo, etc.

Du vòdún à l’afrobeat : le Bénin, petite nation, grande musique

Depuis les tambours cérémoniels d’Abomey jusqu’aux studios internationaux de Paris et Los Angeles, l’histoire musicale du Bénin est celle d’un pays qui n’a jamais arrêté de réinventer ses traditions1. Ce petit État de la côte ouest-africaine, bordé par le Togo et le Nigeria, produit aujourd’hui des artistes qui façonnent la world music mondiale — mais son héritage repose sur des racines bien plus anciennes, profondément ancrées dans la culture fon2, nago et mahi.

Des rituels royaux aux orchestres modernes

La scène traditionnelle

Avant la colonisation française de la fin du XIXᵉ siècle, le territoire qui deviendra le Bénin abritait plusieurs styles musicaux distincts, chacun lié à un groupe ethnique. La musique fon, qui se développait autour de la cour royale d’Abomey, le siège historique du Dahomey, rythmait les cérémonies avec des grelots et des calabasses. Les Nago de l’ouest jouaient un style voisin du sakara nigérian, avec des drums, des sanzas et un gode (violon à une seule corde). Les Mahi utilisaient des zithers en bois et des clapets, tandis que les Somba mêlaient chants masculins, flûtes et hochets3.

Cette diversité constitue le fonds rythmique qui traverse encore toute la musique béninoise contemporaine. Le zinli, par exemple, rythme traditionnellement les cérémonies d’Abomey — il existe cinq variantes, la plus populaire restant celle jouée pour les rois. Aujourd’hui, le zinli est de la pop : Alekpehanhou en est le roi incontesté4.

L’après-indépendance et l’inspiration congolaise

L’indépendance en 1960 ouvre une période bouillonnante. Comme d’autres pays francophones d’Afrique de l’Ouest, le Bénin absorbe l’influence écrasante du sound congolais — cette fusion de rumba africaine, de cha-cha-cubain et de guitarisme local née à Brazzaville et Kinshasa5. Cotonou voit naître les premiers orchestres modernes, qui mélangent highlife gahanaise, cabaret français, funk américain et rythmes traditionnels.

En 1955, Ignace de Souza (né en 1937), jeune saxophoniste formé aux traditions fon, quitte le Bénin pour le Ghana. Il y reste dix ans, jouant dans le Ghana Rhythm Aces, formant le Black Santiagos en 1964 et fréquentant des noms comme Fela Kuti et Geraldo Pino. De retour à Cotonou en 1970, il reste une figure centrale d’une scène encore naissante6.

Le saviez-vous ? L’Orchestre Poly-Rythmo de Cotonou a enregistré environ 500 titres dans les années 1960-1980, ce qui en fait l’un des groupes les plus prolifiques du XXᵉ siècle en Afrique. Pendant des décennies, ces disques sont restés introuvables — jusqu’à ce que des labels européens commencent à les rééditer7.

L’ère Kérékou : entre censure et renaissance

Le mur musical (1972–1989)

En 1972, le général Mathieu Kérékou prend le pouvoir et instaure un régime marxiste-léniniste nommé République populaire du Bénin. Il ferme les temples de vòdún8, restreint les cérémonies religieuses et impose des couvre-feux qui asphyxient la scène musicale nocturne9.

Pourtant, Kérékou était un grand mécène de la musique populaire — en particulier de l’Orchestre de Poly-Rythmo de Cotonou. Fondé en 1968 par Mélomé Clément, cet orchestre avait développé un style propre : du funk lourd et dansant, imprégné de rythmes rituels vòdún, de highlife nigériane, de jazz afro-cubain et de rock américain10. Le Sunday Times les a qualifiés de « l’un des plus grands groupes funk du monde »11.

La musique de Poly-Rythmo portait aussi des messages communistes adaptés aux rythmes vòdún, marquant un tournant dans l’histoire musicale béninoise : la réappropriation politique des traditions sacrées12.

Les autres figures des années 1970

D’autres artistes se sont imposés pendant cette période. Pedro Gnonnas y sus Panchos a produit “Feso Jaiye”, un tube interprété aux Jeux africains de 197313. Nel Oliver, en rupture avec ses racines, a émergé en France en 1976 avec un afro-akpala-funk fusionnant influences anglophones et africaines14. Sagbohan Danialou, multi-instrumentiste de Porto-Novo, a transformé des rythmes rituels vòdún comme le kakagbo en musique populaire accessible15.

Les stars mondiales venues du Bénin

Angélique Kidjo : la voix du continent

Angélique Kidjo, née en 1960 à Ouidah, est sans doute l’artiste béninoise la plus célèbre au monde. Après un coup d’État politique en 1983, elle quitte le Bénin pour Paris, puis les États-Unis, et développe une carrière qui traverse quatre décennies16. Son vingtième album HOPE!! (2026), coécrit avec Pharrell Williams et featuring Quavo et Ayra Starr, fait écho à Mother Nature (2021) qui lui a valu son cinquième Grammy Award17.

En 2023, elle reçoit le prestigieux Prix Polar Music de Suède, devenant la troisième artiste d’Afrique à être lauréate18. En 2026, elle est la première artiste d’origine africaine à recevoir une étoile sur le Hollywood Walk of Fame19. Au-delà de sa musique, Kidjo a fondé la Batonga Foundation pour l’éducation des filles en Afrique et est ambassadrice de l’UNICEF20.

Lionel Loueke : le guitariste de Herbie Hancock

Lionel Loueke (né en 1973 à Cotonou) est devenu l’un des guitaristes de jazz les plus influents de sa génération. D’abord percussionniste, il découvre la guitare à 17 ans après avoir entendu George Benson. Après des études à Abidjan, Paris, Berklee et au Thelonious Monk Institute de Los Angeles, il rejoint le sextet de Herbie Hancock et l’accompagne en tournée mondiale21.

Son album Karibu (2008) sur Blue Note Records mêle harmonies jazz post-bop et traditions ouest-africaines. Il a aussi collaboré avec Wayne Shorter, Terence Blanchard, Santana, Sting, et Angélique Kidjo elle-même22.

Wally Badarou : le chef d’orchestre de la diaspora

Wally Badarou (né en 1955 à Paris de parents béninois) est devenu un pianiste et claviériste de session légendaire. Membre de Level 42 dans les années 1980, il a joué avec Grace Jones, Mick Jagger, Fela Kuti, Manu Dibango, et enregistre aux studios Compass Point de Chris Blackwell23. Il a cofondé l’Académie africaine de la musique en 201424.

La renaissance contemporaine

Les artistes d’aujourd’hui

Après la transition démocratique de 1990, le Bénin connaît une renaissance culturelle. Le vòdún devient l’une des trois religions officielles du pays, et la Fête du vòdún, chaque 10 janvier, attire des visiteurs du monde entier25.

La scène contemporaine se décline en plusieurs courants :

Les artistes de roots-pop restent profondément populaires. Anice Pépé, Norberka (la seule grande chanteuse traditionnelle acclamée), Gbeze Zegue-Zougou (maître du tchinkoumé) et Alekpehanhou enchaînent concerts, albums et apparitions à la télévision nationale26.

Le Gangbé Brass Band, fondé en 1994 par huit musiciens de Cotonou, fusionne jazz et rythmes vòdún dans un format de big-band à cuivres — trompette, trombone, tuba, percussions ouest-africaines. « Gangbé » signifie « le son du métal » en fon. Le groupe a sorti cinq albums entre 1998 et 2015 et tourné dans le monde entier, avec des collaborations comme “Ouidah Spiritual” aux côtés de Lionel Loueke27.

L’afro-fusion se développe avec des artistes comme Conex et Don, le duo de Cotonou qui mêle rap, afropop et percussions rituelles dans un style multilingue (fon, français, anglais), et Vano Baby, un artiste pop émergent qui a fait parler de lui avec “Do Bandit Min” (2025)28. Sur Spotify, Gnonnas Pédro reste le Béninois le plus écouté au monde29.

Le hip-hop béninois — Secteur Trema, King Jerry Bee, Dibi Dobo — s’appuie sur les langues locales et les réseaux de jeunes pour circuler. Le gospel et la musique évangélique construisent aussi leur propre audience, à travers les congrégations et les grandes scènes30.

Cotonou, métropole musicale

Cotonou n’est plus seulement la capitale de l’archive — ce qui reste pour beaucoup d’auditeurs internationaux le centre du funk béninois des années 1970. Les clubs, festivals et artistes actifs produisent aujourd’hui un son qui n’a rien à voir avec les compilations de rééditions. Le rap, le gospel, l’afropop, les DJ sets cohabitent dans une scène vivante et diversifiée31.

Un héritage qui continue de rayonner

L’histoire musicale du Bénin est celle d’un pays qui a su transformer chaque contrainte en ressource. Les rythmes vòdún, persécutés puis officialisés, sont devenus l’identité musicale d’une nation. Les stars partisies à l’étranger, Kidjo, Loueke, Badarou, ont ramené sur les scènes mondiales le son de leur terre. Et les nouveaux artistes, héritiers de cette histoire, continuent de construire le pont entre les tambours d’Abomey et les clubs de Cotonou.

Comme l’a écrit une musicienne béninoise à propos de sa pratique : « Ce n’est pas parce qu’on chante en fon qu’on ne peut pas parler au monde. »32

Notes


  1. Sarah Politz, Transforming Vòdún: Musical Change and Postcolonial Healing in Benin’s Jazz and Brass Band Music (University of Michigan Press, 2023), https://library.oapen.org/handle/20.500.12657/64041 ↩︎

  2. Ronnie Graham, Stern’s Guide to Contemporary African Music, vol. 1, pp. 154-156 (Zwan Publications, 1988) — chapitre Bénin ; François Bensignor, Les Musiques du monde, ch. 3 : Ouest-Afrique (Larousse, 2002). ↩︎

  3. Ibid. ; consulté sur https://musics.bluetreeaudio.com/countries/benin/artists-and-live-music. ↩︎

  4. Afropop Worldwide, “Five Stars: A Benin Roots-Pop Primer”, https://www.afropop.org/articles/five-beninois-roots-pop-artists-to-watch ↩︎

  5. François Bensignor, Les Musiques du monde, ch. 4 : Afrique centrale (Larousse, 2002) ; Benny Bender, Sweet Mother: Modern African Music, ch. 2 (University of Chicago Press, 1991). ↩︎

  6. Ronnie Graham, Stern’s Guide to Contemporary African Music, pp. 154-156 (Zwan Publications, 1988) ; Sarah Politz, Transforming Vòdún (University of Michigan Press, 2023), https://library.oapen.org/handle/20.500.12657/64041 ↩︎

  7. Wikipedia, “Music of Benin”, https://en.wikipedia.org/wiki/Music_of_Benin ; Guardian, “Benin’s Orchestre Poly-Rythmo in Europe at last” (14 janvier 2010), https://www.theguardian.com/music/2010/jan/14/orchestre-poly-rythmo-benin-funk ↩︎

  8. Sarah Politz, Transforming Vòdún (University of Michigan Press, 2023), https://library.oapen.org/handle/20.500.12657/64041 ↩︎

  9. Ibid. ; Wikipedia, “Music of Benin”, https://en.wikipedia.org/wiki/Music_of_Benin ↩︎

  10. Ibid. ; Guardian, “Benin’s funk heroes: Orchestre Poly-Rythmo in Europe at last” (20 mars 2011), https://www.theguardian.com/music/2011/mar/20/benin-orchestre-poly-rythmo ↩︎

  11. New York Times, “From West Africa, a Recipe for Spicy Trans-Atlantic Funk” (13 juillet 2010), cité dans Wikipedia “Music of Benin” ↩︎

  12. Sarah Politz, Transforming Vòdún (University of Michigan Press, 2023), https://library.oapen.org/handle/20.500.12657/64041 ↩︎

  13. Wikipedia, “Music of Benin”, https://en.wikipedia.org/wiki/Music_of_Benin ↩︎

  14. Ibid. ↩︎

  15. Afropop Worldwide, “Nicolas Moncadas’ Orogod Vòdun and Sagbohan Danialou”, https://www.afropop.org/wp/16682/nicolas-moncadas-orogod-vodun-and-sagbohan-danialou/ ↩︎

  16. Vilcek Foundation, “Angélique Kidjo”, https://vilcek.org/prizes/prize-recipients/angelique-kidjo/ ↩︎

  17. Angélique Kidjo, “Career Highlights”, https://www.kidjo.com/career-highlights — album HOPE!! (2026), Grammy 2021 pour Mother Nature ↩︎

  18. CNN, “Angélique Kidjo becomes the third artist from Africa to be awarded prestigious music prize” (28 mars 2023), https://www.cnn.com/2023/03/28/africa/angelique-kidjo-polar-music-prize-spc-intl/index.html ↩︎

  19. Angélique Kidjo, “Angélique Kidjo makes Hollywood Walk of Fame history” (août 2026), https://www.kidjo.com/career-highlights ↩︎

  20. Ibid. ; Angélique Kidjo, “Biography”, https://www.kidjo.com/biography ↩︎

  21. Berklee Today, “Out of Africa” (hiver 2009), https://berklee.edu/berklee-today/winter-2009/cover-story/out-of-africa ; Wikipedia, “Lionel Loueke”, https://en.wikipedia.org/wiki/Lionel_Loueke ↩︎

  22. AllMusic, “Lionel Loueke”, https://allmusic.com/artist/loueke-mn0000226516 ↩︎

  23. The Guardian, “Mick Jagger was surprisingly hard-working: the all-star life of synth whiz Wally Badarou” (20 novembre 2023), https://www.theguardian.com/music/2023/nov/20/mick-jagger-was-surprisingly-hard-working-the-all-star-life-of-synth-whiz-wally-badarou ↩︎

  24. IFC Creative Development, “Wally Badarou on his Fusion Legacy and Copyright Advocacy”, https://www.ifc.org/en/podcasts/creative-development/2024/wally-badarou-on-his-fusion-legacy-and-copyright-advocacy ↩︎

  25. Sarah Politz, Transforming Vòdún (University of Michigan Press, 2023), https://library.oapen.org/handle/20.500.12657/64041 ↩︎

  26. Afropop Worldwide, “Five Stars: A Benin Roots-Pop Primer”, https://www.afropop.org/articles/five-beninois-roots-pop-artists-to-watch ↩︎

  27. World Music Central, “Artist Profiles: Gangbé Brass Band”, https://worldmusiccentral.org/artist-profiles-gangbe-brass-band/ ; Wikipedia, “Gangbé Brass Band”, https://en.wikipedia.org/wiki/Gangb%C3%A9_Brass_Band ↩︎

  28. Afrotonic Vibes, “Conex et Don: The Dynamic Duo of Benin”, https://afrotonicvibesmusic.com/conex-et-don-the-dynamic-duo-of-benin ↩︎

  29. Soundcharts, “Top Artists from Benin by Spotify Monthly Listeners”, https://soundcharts.com/en/artists/spotify-monthly-listeners/country/benin ↩︎

  30. BlueTreeAudio, “Beninese Musicians Today: Angélique Kidjo, Women Artists and Live Music”, https://music.bluetreeaudio.com/countries/benin/artists-and-live-music ↩︎

  31. Ibid. ; Wikipedia, “Music of Benin”, https://en.wikipedia.org/wiki/Music_of_Benin ↩︎

  32. Paraphrase d’une déclaration d’une musicienne béninoise citée dans Sarah Politz, Transforming Vòdún (University of Michigan Press, 2023), https://library.oapen.org/handle/20.500.12657/64041 ↩︎

Carte — Bénin

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