Comment le Cameroun a inventé la musique africaine moderne
En 1972, le saxophoniste camerounais Manu Dibango enregistre « Soul Makossa », un titre qui deviendra la référence rythmique du disco mondial et dont Michael Jackson s’inspirera pour Thriller. Quarante ans plus tard, ses héritiers — Charlotte Dipanda, Blick Bassy, Locko — font de même. Retour sur une scène qui, née dans les bars de Douala, a façonné des décennies de pop africaine.
Le Cameroun, surnommé « l’Afrique en miniature » pour sa mosaïque de 250 ethnies et de langues1, possède l’une des traditions musicales les plus denses du continent. Si le makossa est aujourd’hui son style le plus célèbre, cette musique urbaine n’est pas née en vase clos : elle est le fruit d’un brassage entre les rythmes traditionnels de la côte, la rumba congolaise qui voyage par le fleuve, le highlife ghanéen qui arrive par le nord, et les rythmes antillais qui traversent l’Atlantique.
Pour comprendre comment un pays de 28 millions d’habitants est devenu une plaque tournante de la musique africaine, il faut repartir de zéro — ou presque — des cérémonies Beti au xylophone aux discothèques de Paris.
Le makossa : des cérémonies ancestrales au port de Douala
La musique camerounaise traditionnelle repose sur cinq grands ensembles ethniques2. Dans les forêts du sud, le peuple Beti pratique le bikutsi — « battre le sol » — une danse 6/8 accompagnée de xylophones et de chants féminins3. Au sud-ouest, le Duala pratique l’assiko, danse populaire dont Oncle Medjo (né en 1914) a tracé les grandes lignes, et l’ambass bey, chant de mariniers de Douala. À l’ouest, les Bamileke cultivent le bend skin et le mangambeu, danses de cour royale.
Le tournant arrive dans les années 1950. Douala, port le plus actif du Cameroun français, devient un creuset : les bars se multiplient avec l’afflux de travailleurs urbains, et la demande de modernité pousse les musiciens vers l’électrification4. Le makossa prend forme vers 1958. Le terme vient du Duala : mak signifie « tomber » et sa « danser »5. Emmanuel Nelle Eyoum, guitariste de 24 ans, fait figure d’architecte avec son groupe Los Calvinos en fusionnant assiko, rumba congolaise et highlife ghanéen6.
Les pionniers : le triptyhe Dibango-Lotin-Nzié
Si le makossa naît à Douala, c’est un autre Doualéen — né en 1933 — qui lui donne sa première mondialisation : Manu Dibango. Saxophoniste autodidacte formé aux clubs jazz de Paris, il part à Léopoldville (Kinshasa) jouer avec African Jazz de Grand Kallé, puis revient s’installer à Douala en 19637. Ses albums des années 1960, comme Soir au village (1964), mêlent jazz, rumba et rythmes camerounais8. Mais c’est « Soul Makossa » (1972) qui change tout. Le titre, initialement face B d’un hymne pour l’équipe de football camerounaise à la CAN, atterrit entre les mains du DJ new-yorkais David Mancuso dans un magasin jamaïcain de Brooklyn. Mancuso le passe au Loft, son club itinérant, où la foule le redemande en boucle9. Atlantic Records signe la licence, et le morceau se classe au Billboard Hot 100 en 197310.
« Soul Makossa » est aujourd’hui considéré comme l’un des premiers disques disco au monde11. Son refrain chanté « Mama-ko mama-sa maka makossa » (en langue Duala, « je vais danser ») sera repris par Michael Jackson sur Thriller (1982), Rihanna en 2007, et sample par A Tribe Called Quest, Jay-Z, Kanye West et Beyoncé12. Dibango a été le premier musicien africain à voir son œuvre devenir une pièce fondamentale de la pop mondiale — un héritage dont il toucha les royalties après un procès contre Jackson, résolu en 1986 pour un million de francs français13.
Si Dibango est l’ambassadeur mondial, Eboa Lotin (1942-2006) en est le pilier continental. Né dans une famille religieuse de Douala, il débute en 1962 avec « Mulema Mwam », considéré comme le premier véritable tube makossa, et gravit les échelons pour jouer à l’Olympia de Paris en 197014. Son guitariste et sa section rythmique fondent la formule makossa qui sera reprise pendant des décennies : basse syncopée en première position, cuivres en réponse, guitare rythmique jouant contre-champs15.
Côté femmes, Anne-Marie Nzié (1932-2015), dite « la Mère du bikutsi », en est la figure fondatrice. Débutant à 8 ans dans l’église de son village, elle part enregistrer à Abidjan en 1954 et revient au Cameroun avec un répertoire qui mêle biguine, rumba et bikutsi16. Ses titres « Nguiamba » et « Mah Banze » sont les premiers enregistrements camerounais à toucher un public féminin massif. En 2008, Etienne Mbappé, bassiste international, lui rend hommage en réenregistrant « Mulema Mwam » de Lotin17.
L’ère des pionniers s’étend des années 1970 au début des années 1990. Bébé Manga (1948-2006) explose avec « Ami O » (1982), chanson vendue à plus d’un million d’exemplaires18. Sam Fan Thomas (né en 1952), guitariste et compositeur, atteint le marché international avec « African Typic Collection » (1984), un tube planétaire sur les dancefloors de Paris, des Antilles et de l’Afrique de l’Ouest19. Les Têtes Brûlées, formées en 1980, exportent le bikutsi en le fusionnant avec le rock et la musique électronique, devenant le groupe camerounais le plus connu à l’international dans les années 199020.
L’âge d’or et son effondrement : piraterie et fracture industrielle
Les années 1980 et le début des années 1990 constituent l’âge d’or du makossa continental. Les disques de Dibango, Sam Fan Thomas, Moni Bile, Ben Decca et Petit Pays se vendent dans toute l’Afrique francophone. Le Cameroun est une puissance musicale : les studios de Douala et Yaoundé attirent des sessions manuelles d’Antilles, et le genre makossa rivalise avec le hi-life nigérian et la rumba congolaise sur les ondes panafricaines21.
L’effondrement survient en deux temps. D’abord, la piraterie numérique des années 1990-2000. Les Cd vierges, les graveurs et les ordinateurs bon marché importés d’Asie permettent la duplication massive de disques. En 2000, plus de 90 % de la musique distribuée au Cameroun est illégale22. Les maisons de disques ferment les unes après les autres — Sonodisc, Angoula Angoula, Mc Pop Music — et les producteurs se retirent23. L’année 2001 marque un tournant symbolique : le groupe Macase, lauréat du prix Découvertes RFI, refuse son prix pour protester contre les conditions faites aux artistes camerounais24.
Ensuite, l’absence de syndication. « Il n’y a plus de structures pour gérer le business de la musique aujourd’hui », déclare Serge Maboma de Macase. « Tous les noms dont vous parlez — Dibango, Bona — ils ont fait leurs noms quand l’industrie était organisée »25. Les artistes camerounais actuels n’ont ni salles de spectacle dédiées, ni protection des droits d’auteur effective26. Les stations de radio jouent les noms déjà établis et les jeunes doivent survivre de concerts, de plus en plus rares27.
En 2015, le gouvernement camerounais a alloué un milliard de francs CFA (environ 1,5 million d’euros) à la culture28.
La nouvelle vague : autofinancement et internationalisation
Face au vide institutionnel, une nouvelle génération d’artistes camerounais a trouvé sa propre voie. Le streaming et Internet ont remplacé les distributeurs physiques. Des plateformes camerounaises comme CamFM et des réseaux sociaux permettent aux artistes d’atteindre leur public directement29.
Charlotte Dipanda incarne ce mouvement. Née à Douala, formée au Canada, elle chante en douala, anglais et français. Son titre « Coucou » devient un phénomène transcontinental, et son concert à l’Olympia de Paris en mai 2024 (2 000 places toutes vendues, avec Richard Bona et Blick Bassy en invités) confirme son statut d’ambassadrice mondiale30.
Blick Bassy (né en 1979), ancien membre de Macase, est parti vivre en France en 2005. Son album Mádíbá (2023) — « eau » en langue Duala — est une fable écologique mêlant soul, folk, électro et langues camerounaises. En juin 2024, ses 3 800 billets vendus au Festival de Jazz de Montreux montrent une portée internationale. Il fonde désormais l’Africa Prod Fest, un festival de formation musicale en Afrique centré sur la production technique31.
Locko (1989) commence dans la scène R&B de Yaoundé et mêle piano, R&B et makossa32. Petit Pays (né en 1980) fusionne makossa, jazz et funk : son concert bruxellois de septembre 2024 (12 500 places au Palais 12, avec Sam Fan Thomas et Grace Decca en invités) est salué par Le Monde et The Guardian33. Daphne (née en 1992 à Douala) exporte une afropop camerounaise avec « Calée » et vend 4 800 billets à l’Eventim Apollo de Londres en 202434.
Le rap camerounnel connaît aussi son heure de gloire. Stanley Enow (né en 1990) devient la voix du rap camerounais avec « Hein Père » (2013), un morceau en camfranglais qui a conquis toute l’Afrique francophone35. Ko-C, Salatiel, Tzy Panchak, Mr Leo et X Maleya forment une génération de créateurs qui, loin de se limiter à l’afrobeats nigérian, cultivent un son distinctivement camerounais.
Yamê, né en France de parents camerounais, explose avec « Bécane » (2023) — un tube planétaire avec plus de 70 millions de vues36. Son clip tourné dans le village familial incarne un retour aux sources qui résonne profondément.
Demain : l’héritage en mouvement
La musique camerounaise du XXIᵉ siècle n’est pas un retour aux origines, mais une réinvention. Les artistes qui se produisent à Paris, Londres, Johannesburg ou New York puisent dans le même espoir que Dibango : faire connaître un son camerounais sans le diluer. Le makossa vit moins dans ses enregistrements d’origine que dans la structure rythmique de la pop camerounaise contemporaine — cette basse syncopée qui a valu au Cameroun d’être appelé « le pays des bassistes »37. Richard Bona, Etienne Mbappé, Aladji Touré et Armand Sabal-Lecco constituent une dynastie de contrebassistes et bassistes électriques qui ont marqué la scène jazz mondiale de Chicago à Paris38.
L’industrie reste fragile — les plateformes de streaming, les rares salles et les droits d’auteur mal appliqués continuent de faire pression — mais l’héritage des pionniers est intact. Manu Dibango est décédé en 2020 à 86 ans, mais son « Soul Makossa » continue d’être sampled et redécouvert39. Bicutsi et makossa, ces deux piliers d’une identité musicale née dans les bars de Douala il y a plus d’un siècle, persistent et se réinventent dans chaque nouveau morceau de Dipanda, Locko, Yamê ou Petit Pays.
La musique du Cameroun est un continent à part entière — et elle ne cesse d’explorer ses propres frontières.
Sources
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BlueTreeAudio, « Cameroon Music Today: Jovi, Women, Bassists, Rap and Pop », op. cit. ↩︎
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BlueTreeAudio, op. cit. ↩︎
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The Conversation, « Tribute to Manu Dibango », op. cit. ↩︎


