Histoire musicale de l’Afrique du Sud
L’Afrique du Sud est, selon le musicologue Ronnie Graham, la nation musicale la plus diversifiée d’Afrique. De Nkosi sikelel' i-Afrika, hymne composé en 1887 par Enoch Sontonga et devenu l’hymne de la « nation arc-en-ciel » 1, au premier Grammy remporté par Tyla pour une chanson amapiano en février 2024, la musique sud-africaine a traversé l’apartheid, l’exil et la démocratie pour conquérir les ondes du monde 2. Les plateformes numériques en font aujourd’hui le genre sud-africain le plus écouté au monde : plus de 855 millions de streams sur Spotify en 2024, et un hashtag TikTok cumulant plus de 10 milliards de vues 3. Comment une musique née dans les shebeens de Johannesburg est-elle devenue une industrie mondiale ?
Des shebeens au mbaqanga : le creuset township
L’histoire musicale sud-africaine moderne commence avec la dépossession. La Land Act de 1913 confisque 75 % du territoire au profit de la minorité blanche, contraignant les Noirs à travailler dans les mines d’or ou à s’entasser dans les banlieues urbaines appelées townships : des zones assignées aux Noirs, conçues pour être stériles, qui deviendront paradoxalement les pépinières culturelles les plus fécondes du continent 4.
Dans ces townships, les shebeens — ces bars informels tenus par des femmes qui approvisionnaient en alcool les ouvriers mineurs coupés de leurs familles — deviennent le cœur battant de la vie musicale 5. C’est là que naît le marabi, un style syncretique des années 1920-1930 reposant sur trois accords (tonique, dominante, sous-dominante) et combinant mélodies africaines, rythmes occidentaux et instruments de fortune : accordéon, banjo, concertina 6. Le marabi n’est pas seulement un genre : comme le note le compositeur Todd Matshikiza, c’est « le nom d’une époque » — une culture entière de musique, danse, boisson et identité qui définit une génération exclue du monde « respectable » 7.
Ce creuset donne ensuite naissance au kwela, le « jazz du sifflet » des années 1950. Des enfants de township achètent des flûtes à cinq euros chez Hohner, la firme allemande, et en vendent sur les coins de rue accompagnés d’une guitare et d’un « tea-chest bass » — une contrebasse artisanale construite sur un coffre à thé 8. Le kwela, dont le nom viendrait de la police appelant les détenus à monter dans les camions (« kwela-kewla »), connaît un succès planétaire : Tom Hark d’Elias Lerole et ses Zigzag Flutes se classe dans les charts européens en 1956 9.
La même dynamique alimente le mbaqanga, la « jive townshippaise » des années 1950-1960, qui fusionne jazz, R&B américain et harmonies vocales zouloues. Le terme vient du pain de maïs que mangeait le peuple noir — et qui, selon les critiques locaux, signalait une « musique authentiquement africaine », par opposition au msakazo (la « radio »), accusé de se vendre aux blancs 10. La scène de Sophiatown, le quartier culturel de Johannesburg, est alors le tremplin de stars internationales : Spokes Mashiyane au pennywhistle, le saxophoniste « Zakes » Nkosi, et les Mahotella Queens, groupe vocal féminin qui définit le style isicathamiya, une tradition a cappella chantée par les communautés d’ouvriers 11.
Le saviez-vous ? Le tea-chest bass — contrebasse construite sur un coffre à thé — est l’instrument emblématique du kwela. En studio, on le remplaçait systématiquement par une contrebasse classique… perdant au passage l’identité même du son township 12.
L’apartheid et la diaspora : l’exil comme refuge musical
L’apartheid (la séparation raciale légale instaurée à partir de 1948) casse l’élan. Les forced removals démantèlent Sophiatown — « déclarée blanche » et détruite sous le Group Areas Act — et les musiciens noirs perdent leurs salles de concert 13. L’industrie du disque reste dans les mains blanches ; la SABC (la radiodiffusion d’État) censure tout texte suspect de subversion, « rayant » physiquement les disans interdits avec une aiguille pour les rendre injouables 14.
Les meilleurs musiciens s’exilent. Le Jazz Epistles, premier groupe sud-africain à enregistrer un LP, réunit Kippie Moeketsi, Jonas Gwangwa, Dollar Brand (Abdullah Ibrahim) et Hugh Masekela 15. Ce dernier part en 1961, étudie à Londres et à New York, rencontre Harry Belafonte et reçoit une trompette de Louis Armstrong : il devient le jazzman sud-africain le plus populaire au monde, mêlant Wimoweh et compositions township à des arrangements modernes 16.
Miriam Makeba, « Mama Africa », parcours un chemin parallèle. Elle chante avec les Manhattan Brothers, puis le musical King Kong (1959), un opus sur un boxeur noir dont la musique de Todd Matshikiza marie jazz et pennywhistle 17. En exil en Guinée après son mariage avec Stokely Carmichael, le leader Black Power, elle fait découvrir la musique sud-africaine au public américain. Pata Pata, son tube international de 1967, reste l’hymne de la résistance culturelle 18.
La collaboration mixte-raciale, elle, se vit dans la clandestinité. Le duo Juluka — Sipho Mchunu, guitariste zoulou, et Johnny Clegg, ethnologue britannique devenu maître du mbube zoulou — enregistre dans la semi-illégalité à partir de 1978, car noir et blanc ne peuvent monter sur scène ensemble sous l’apartheid 19. Leur succès planétaire, prolongé par le groupe Savuka (« Réveil »), est un exploit d’artiste et un acte politique 20.
Du kwaito à l’amapiano : la musique du nouveau sud-africain
La démocratisation de 1994 engendre une explosion créative. Le kwaito émerge dans les townships de Soweto comme le son de la liberté retrouvée : un house music ralenti (environ 105 bpm), mêlant mélodies africaines, hip-hop et samples locaux 21. Il faut peu de ressources pour en produire, et le kwaito façonne plus qu’une musique : un langage (Tsotsitaal, Camtho), une danse (les Pantsula), une mode 22.
Le saviez-vous ? Le terme « kwaito » vient du mot afrikaans kwaai (« sévère ») : les jeunes du ghetto disaient que ces titres de house étaient « chauds, ils claquent » 23.
Les figures fondatrices incluent M’du (Mdu Masilela), Mandoza, Arthur Mafokate et le groupe Boom Shaka, porté par Lebo Mathosa, qui chante une nouvelle version de l’hymne sud-africain 24. Au cœur du genre, Brenda Fassie — surnommée « Madonna of the Townships » par Time en 2001 — est l’icône absolue : sa chanson Black President (1990), dédiée à Nelson Mandela encore emprisonné, est interdite par l’apartheid ; sa carrière traverse bubblegum pop, disco et kwaito, et elle se vend à plus de 6 millions d’exemplaires au cours de sa vie 25.
Dans les années 2010, l’amapiano succède au kwaito. Ce mot zoulou (ou sotho) signifie littéralement « les pianos ». Né dans les townships de Gauteng — Pretoria, Johannesburg, Soweto, Alexandra — vers 2012-2014, il fusionne deep house, jazz et gospel avec les basslines du kwaito 26. Produites sur ordinateur avec des logiciels gratuits, les pistes reposent sur un log drum — un battement percussif grave qui donne au genre son identité — et sur des mélodies de piano velouté 27.
Le son se diffuse via WhatsApp et les réseaux sociaux. Les figures centrales émergent : Kabza De Small, producteur originaire de Pretoria et « Roi de l’amapiano », DJ Maphorisa (co-auteur de One Dance de Drake), ainsi que Focalistic, Sha Sha et Kamo Mphela 28.
Aujourd’hui, l’amapiano est indissociable de la scène mondiale. Le 2024, Tyla remporte le premier Grammy de la catégorie « Best African Music Performance » pour Water, une chanson amapiano qui entre également dans le Billboard Hot 100 — premier titre africain à y figurer depuis 1968 29. La chanteuse Busiswa, qui a collaboré avec Beyoncé, résume : « C’est la première fois qu’un de nos genres domine nos propres ondes plus que les chansons internationales » 30. Black Coffee, originaire de Durban, franchit en 2023 le cap du milliard de streams sur Spotify. De Sophiatown à la scène mondiale, une industrie musicale est née.
Les piliers de l’amapiano contemporain
| Artiste / Acte | Origine | Contribution majeure |
|---|---|---|
| Kabza De Small (Kabelo Motha) | Pretoria | Producteur pionnier, « Roi de l’amapiano » 31 |
| DJ Maphorisa | Gauteng | Scorpion Kings, co-producteur de Drake 32 |
| Tyla | Johannesburg | Premier Grammy amapiano (2024), entrée au Hot 100 33 |
| Black Coffee (Nkosinathi Maphumulo) | Durban | Premier Africain au milliard de streams Spotify 34 |
| Uncle Waffles (Shumanda Mbuyazi) | Pretoria | Jouée sur la tournée Renaissance de Beyoncé 35 |
| Sha Sha (Zimbabwe) | Harare | Meilleure nouvelle act internationale aux BET Awards 2020 36 |
Enjeux et héritage : entre industry et communauté
Malgré son succès mondial, l’industrie musicale sud-africaine reste confrontée à des défis structurels : le chômage des jeunes dépasse 60 % dans les townships, et l’infrastructure de production — Studios, labels, distribution — reste inégalement répartie 37. L’amapiano, né sur les ordinateurs portables des townships, illustre cette tension : chaque piste est un « plan d’affaires improvisé » pour des artistes qui n’ont ni accès aux studios ni financement institutionnel 38.
Pourtant, cette même précarité est à l’origine de la force du genre. Comme le dit Focalistic : « Élevons-nous les uns les autres avec l’amapiano, c’est notre seul moyen de sortir de là » 39. La musique sud-africaine, qu’elle traverse les shebeens de 1920 ou les festivals européens de 2025, reste un mécanisme de survie collective — un espace où la communauté, confrontée à l’exclusion, invente ses propres routes vers la dignité.
Sources
-
Ronnie Graham, Stern’s Guide to Contemporary African Music, Vol. 1, Zwan Publications, 1988, pp. 257-263. URL : https://en.wikipedia.org/wiki/South_African_kwaito ↩︎
-
Grammy News, « Amapiano’s Decade-Long Journey To Global Dominance », 3 février 2024. URL : https://www.grammy.com/news/amapiano-10th-anniversary-road-global-dominance-grammy-win/ ↩︎
-
Spotify Newsroom, « Amapiano’s Origins: Taking Root at Home, Then Spreading Seeds Globally », 13 juin 2024. URL : https://newsroom.spotify.com/2024-06-13/amapianos-origins-taking-root-at-home-then-spreading-seeds-globally/ ↩︎
-
Ronnie Graham, Stern’s Guide to Contemporary African Music, Vol. 2, Pluto Press, 1992, pp. 224. ↩︎
-
Wolfgang Bender, Sweet Mother: Modern African Music, University of Chicago Press, 1985/1991, chapitre 6, pp. 172-186. ↩︎
-
Ronnie Graham, Stern’s Guide, p. 258. ↩︎
-
Wolfgang Bender, Sweet Mother, p. 183. ↩︎
-
Wolfgang Bender, Sweet Mother, p. 179. ↩︎
-
Ronnie Graham, Stern’s Guide, p. 259. ↩︎
-
Wolfgang Bender, Sweet Mother, p. 183. ↩︎
-
François Bensignor, Les Musiques du monde, Larousse, 2002, chapitre 6. ↩︎
-
Wolfgang Bender, Sweet Mother, p. 180. ↩︎
-
Ronnie Graham, Stern’s Guide, p. 260. ↩︎
-
Wolfgang Bender, Sweet Mother, p. 184. ↩︎
-
Ronnie Graham, Stern’s Guide, p. 261. ↩︎
-
The Guardian, « Tributes paid to Hugh Masekela », 23 janvier 2018. URL : https://www.theguardian.com/music/2018/jan/23/hugh-masekela-south-african-musician-and-anti-apartheid-activist-a8185141.html ↩︎
-
Ronnie Graham, Stern’s Guide, p. 261. ↩︎
-
Wolfgang Bender, Sweet Mother, p. 181. ↩︎
-
Wolfgang Bender, Sweet Mother, p. 185. ↩︎
-
Wolfgang Bender, Sweet Mother, p. 185. ↩︎
-
Wikipedia, « South African kwaito ». URL : https://en.wikipedia.org/wiki/South_African_kwaito ↩︎
-
Wikipedia, « South African kwaito ». ↩︎
-
Wikipedia, « South African kwaito ». ↩︎
-
Wikipedia, « South African kwaito ». ↩︎
-
Brand South Africa, « Brenda, Township Madonna ». URL : https://brandsouthafrica.com/109281/news-facts/brendafassie ; Wikipedia, « Brenda Fassie ». URL : https://en.wikipedia.org/wiki/Brenda_Fassie ↩︎
-
Rolling Stone, « Amapiano: Birth, Rise, and Where It’s Headed ». URL : https://rollingstone.com/music/music-features/amapiano-genre-house-south-africa-1191523 ↩︎
-
Spotify Newsroom, « Amapiano’s Origins ». ↩︎
-
Rolling Stone, « Amapiano: Birth, Rise, and Where It’s Headed » ; Spotify Newsroom, « Piano to the World: Amapiano’s Evolution From Underground Movement to Global Sensation », 13 juin 2024. URL : https://newsroom.spotify.com/2024-06-13/piano-to-the-world-amapianos-evolution-from-underground-movement-to-global-sensation/ ↩︎
-
Grammy News, « Amapiano’s Decade-Long Journey ». ↩︎
-
Rolling Stone, « Amapiano: Birth, Rise, and Where It’s Headed ». ↩︎
-
Rolling Stone, « Amapiano: Birth, Rise, and Where It’s Headed ». ↩︎
-
Grammy News, « Amapiano’s Decade-Long Journey ». ↩︎
-
Grammy News, « Amapiano’s Decade-Long Journey ». ↩︎
-
Wikipedia, « Black Coffee (DJ) ». ↩︎
-
Spotify Newsroom, « Piano to the World ». ↩︎
-
Grammy News, « Amapiano’s Decade-Long Journey ». ↩︎
-
African Music Library, « A Brief History of Amapiano ». URL : https://africanmusiclibrary.org/blog/a-brief-history-of-amapiano ↩︎
-
Journal of African Music, « Kwaito as history: Complicating contemporary historiographies », Vol. 12(1), 2023. URL : https://journal.ru.ac.za/index.php/africanmusic/article/download/2529/1388/1778 ↩︎
-
BBC, 2022. Cité dans le Journal of African Music, op. cit. ↩︎










